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termine cette lutte intérieure ; après avoir cédé alternativement à l’une ou à l’autre de ces deux affections, sa volonté devient maîtresse : la liberté morale apparaît. La noble reine trouve un moyen de concilier ses deux devoirs : on sait que cette résolution suprême amène un dénoûment tout autre que celui qu’elle avait rêvé.

On voit que dans ce drame aucun personnage, Andromaque exceptée, n’est son propre maître. Rien ne se passe dans leur cœur qui naisse spontanément de ce cœur lui-même : c’est toujours dans l’âme d’un autre qu’est le ressort qui les fait mouvoir. Tout part d’Andromaque, et elle-même, jusqu’à sa suprême résolution, est à peine sa propre maîtresse.

La tragédie d’Andromaque nous révèle donc l’une des lois les plus remarquables de l’histoire des passions. Cette loi consiste en ce qu’aucune passion ne peut s’élever dans une âme sans éveiller dans une autre âme une passion correspondante : l’action est, comme on dit, égale à la réaction. Le jeu harmonique des sentimens humains veut qu’aucun homme ne soit un instrument isolé. Tout ce qui résonne dans une âme retentit dans toutes les autres. Chaque âme est le miroir du genre humain. Ainsi qu’aucun mouvement du corps ne se perd et va de proche en proche se reproduire et se répercuter dans la suite de tous les mouvemens de l’univers, ainsi une émotion passe d’une âme dans une âme et s’y transforme en une émotion nouvelle. Ordinairement ces phénomènes sont peu remarqués, parce qu’ils sont infiniment petits ; mais une situation tragique est comme une expérience qui présente en raccourci, et sous une forme éclatante, un fait ordinairement insensible et inaperçu.

Étudions d’un peu plus près et avec quelque détail le développement de cette loi dans la tragédie de Racine. Oreste, comme on le sait, vient à la cour de Pyrrhus, envoyé par les Grecs pour réclamer le fils d’Hector, Astyanax. Le premier sentiment qu’éveille cette demande dans l’âme de Pyrrhus est un sentiment de générosité :

L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé ;


mais cette générosité ne doit-elle pas avoir son prix ? Pyrrhus ne se fait pas tout d’abord une arme de l’otage qu’il a entre les mains. Il croit, il veut être désintéressé ; déjà cependant il ne peut résister à la tentation de se faire valoir auprès de sa captive et de vendre ses bienfaits :

Je vous offre mon bras : puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?