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Me quitter, me reprendre, et retourner encor
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector,
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi !

Racine, qui lui-même avait le caractère assez faible, se plaît à présenter ses jeunes amoureux dans des situations fausses : Bajazet entre Atalide et Roxane, Hippolyte entre Aricie et Phèdre, sont ballottés comme Pyrrhus. Il y a là un défaut grave au point de vue du théâtre ; mais rien de plus favorable pour peindre le jeu et la fluctuation des passions. Du reste, le retour de Pyrrhus à Andromaque est ici le dernier nœud de l’action ; elle va passer du drame à la tragédie : elle était sévère et émouvante, elle devient terrible. Hermione était une victime blessée et souffrante, cette dernière trahison en fait une furie. Quels cris !

Vengez-moi ; je crois tout…
Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle ! ..
Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ? ..
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain…
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
Allez : dans cet état, soyez sûr de mon cœur.

Le sort en est jeté. Nul de ces personnages ne s’appartient plus. Hermione est ivre de jalousie et de vengeance ; Oreste est ivre d’amour. L’un et l’autre sont prêts pour le crime ; une dernière péripétie vient suspendre un moment, pour le précipiter ensuite, le dénoûment. Pyrrhus paraît. Reviendrait-il encore une fois à son devoir ? Non ; c’est à un faux devoir de convenance, à une humiliante politesse que cette visite est due. Sa froideur, son embarras, son humilité, tout vient glacer dans le cœur d’Hermione ce reste de tendresse prêt à se réchauffer, si un mot l’eût réveillé ; mais au contraire cette nouvelle insulte évoque dans son âme toutes les furies. La rage et la dignité mêlées ensemble ne trouvent pour s’épancher que les expressions de la plus insultante ironie. Elle éclate enfin dans ce morceau mémorable qu’aucun homme de notre âge ne peut relire sans avoir dans l’oreille, dans les yeux et dans l’âme le son de voix, l’attitude, le visage de l’incomparable actrice qui ressuscita la tragédie il y a quarante ans, et pour laquelle il semble que Racine, deux siècles plus tôt, eût créé exprès le rôle d’Hermione.

Cette dernière entrevue a tout décidé. Le poignard, un instant suspendu, est abandonné à lui-même. Hermione, seule, errant dans le palais, lutte encore un dernier moment avec elle-même. Il est trop tard. Pendant ce temps, le drame s’accomplit. On sait la fin de cette terrible histoire. Pyrrhus meurt assassiné. L’obéissance d’Oreste conduit Hermione au suicide, et les imprécations