Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/303

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physiologiques sont les seules données dont nous ayons à tenir compte, les seules dont nous devions déduire nos règles de conduite, notre politique et notre morale, aussi bien que notre idée des lois qui gouvernent nos pensées.

Cette philosophie latente ou explicite est certainement ce qu’il y a de plus grave dans le positivisme. Si elle est vraie, elle représente son meilleur titre de gloire ; si elle est fausse, elle suffît pour faire de lui un très sérieux danger. Pour ma part, c’est elle, elle seule, que j’entends mettre en cause : non pas pourtant que je me propose aujourd’hui de la discuter directement ; comme elle est beaucoup plus qu’une doctrine particulière, l’envisager à part serait le meilleur moyen de ne pas en saisir le sens et la portée. Au préalable, je voudrais chercher les rapports qu’elle peut avoir avec les autres faits généraux de notre époque et avec le mouvement antérieur de notre histoire. On considère volontiers le positivisme comme une innovation de toutes pièces, comme un démenti donné aux croyances et aux morales religieuses qui nous sont venues du passé. Lui-même ou du moins le gros de ses disciples parlent trop souvent comme si jusqu’à ces derniers temps les idées des hommes n’avaient été que des rêves absolument indépendans de leur expérience, et comme si tout à coup une sorte de révélation leur avait récemment appris au contraire à ne plus avoir que des connaissances exclusivement déduites des faits. C’est là une simple illusion d’optique. Des théologies au positivisme il y a, si l’on veut, une scission profonde, un changement de voie, et, par le but qu’il assigne à la vie, il les contredit même directement ; mais, quant à sa méthode et à son esprit, quant à ses vues sur l’engendrement des pensées humaines et sur l’art de nous sauver des égaremens, il n’est nullement en désaccord avec elles, tant s’en faut. Pour peu qu’on le compare aux écoles religieuses de nos jours, on est frappé par le parallélisme complet du cours qu’ont suivi et que suivent encore dans notre Europe la religion et la science. Sous les différences apparentes, on reconnaît sans peine que la manière dont notre époque entend les voies de la nature procède du même état moral qui se manifeste par ses manières de concevoir les voies de Dieu, et on n’a pas de peine non plus à s’apercevoir que cet état moral n’est pas autre chose que le dernier résultat d’une tendance qui, depuis l’origine de notre civilisation, n’a jamais cessé d’être l’un des facteurs de son développement ecclésiastique et séculier.

Pour m’en tenir ici au trait le plus saillant, le positivisme et l’utilitarisme n’ont assurément pas eu besoin d’inventer la règle de conduite impliquée dans leurs doctrines. Quand, pour prévenir les erreurs où nous pouvons être entraînés par nos idées générales, ils nous enjoignent de renoncer à toute théologie et à toute