Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/328

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pour les éternelles vérités, éternellement évidentes pour une raison naturelle inhérente à l’homme. Quant aux religions et aux morales des églises, il n’y voyait que des superstitions contre nature, que des préjugés accidentels qui avaient eu pour unique cause certaines supercheries sacerdotales. A ses yeux, rien n’était donc plus facile que de s’en défaire ; il suffisait de souffler dessus. Aujourd’hui on ne croit plus à cette faculté innée et commune de voir face à face les vérités toujours vraies, et on sait au moins qu’il n’est pas si facile de venir à bout des religions. Bien plus, ceux-là mêmes qui les considèrent comme le principe d’erreur qu’il importe d’extirper sont obsédés par le sentiment qu’elles sont sorties au contraire du fond même de la nature humaine, et qu’elles pourraient bien être le produit nécessaire de la pensée. C’est pour cela justement que le radicalisme de notre époque propose de nous en débarrasser en nous débarrassant de notre être pensant lui-même.

Je ne crois donc pas être sorti de ce qui intéresse notre époque en cherchant à relever la longitude et la latitude des églises. Quel que puisse être le sort réservé à leurs doctrines, il me semble qu’en tout cas elles nous donnent un utile renseignement sur l’état général des esprits. Elles nous apprennent d’abord que le positivisme, comme je le disais en commençant, n’est point un renversement de la tradition ecclésiastique, qu’il serait plutôt la continuation du même paganisme romain et de la même défiance envers la pensée qui ont trouvé dans l’ascétisme et le Syllabus une de leurs expressions les plus complètes. Notre voyage nous a en outre permis de voir que, sous le dogmatisme de la haute église anglicane, sous le radicalisme du protestantisme libéral, sous l’idéalisme des petites églises calvinistes, se cachait quelque chose de plus ou moins analogue à ce que nous avions rencontré dans le positivisme et le catholicisme. Le mysticisme du réveil enfin a simplement achevé de nous montrer que, chez les spiritualistes comme chez les matérialistes, et jusque chez les héritiers officiels des anciennes intuitions de la conscience, l’intelligence de l’Europe n’a pu se dégager des manières romaines de penser. Les désirs sont différens : les uns placent leurs espérances au-delà de la vie, les autres croient pouvoir dès ici-bas atteindre la satisfaction ; ceux-ci aspirent à la sainteté ou à la vérité, ceux-là à la liberté ou à la connaissance positive des choses ; mais derrière les désirs divergens il n’y a qu’un seul et même esprit, le vieil esprit qui a toujours admis que notre destinée dépendait uniquement des choses extérieures, et qui s’est toujours obstiné à chercher dans la science des choses extérieures l’art de nous procurer les choses désirables. A l’heure qu’il est, dans toutes