Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/350

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hommes s’attroupaient en gesticulant et en l’appelant païen, les femmes venaient plaindre Chaike. — Quel malheur d’avoir un homme qui dépense tout à boire ! — S’il dépensait tout à boire, répondait invariablement la petite Chaike, comment pourrais-je monter une boutique ? — En effet, elle amassait en secret un petit trésor, qui fut caché successivement dans sa paillasse, au fond d’un vieux pot et sous le plancher ; un jour vint où la boutique dont elle parlait toujours s’ouvrit. Chacun s’étonna, Baruch tout le premier, et la pauvre Chaike plus que tous les autres. Elle se tenait rayonnante derrière son comptoir, craignant toujours un peu de voir s’envoler l’aune, les grands ciseaux, les pièces d’étoffe et le reste des marchandises. — On mit son bonheur sur le compte d’Élie, qui devait protéger la fille d’un si saint homme. Pennina vint voir et trouva tout fort bien choisi, ce qui fit rougir d’aise la petite Chaike. La fière épouse de Jehuda changea de tactique sur ces entrefaites ; on la vit plus souvent chez sa belle-sœur, mais elle ne venait qu’en l’absence de Baruch. Un soir cependant elle le rencontra par hasard assez mal à propos. En sortant de chez Chaike, elle avait senti que le cordon de son soulier s’était détaché. — Lie-moi ce cordon, dit-elle à sa belle-sœur sans y entendre malice, habituée qu’elle était à se faire servir, et Chaike, sans y penser davantage, mit un genou en terre pour obéir. Au moment même rentrait Baruch. Il vit sa femme dans cette attitude, et le rouge de la colère lui monta au visage. La relevant avec vivacité : — Que fais-tu là, s’écria-t-il, à servir cette superbe ? Je te le défends ! Je te défends même de lui parler.

Chaike restait debout tremblante, les paupières baissées. Avec une arrogante palpitation des lèvres, Pennina s’éloigna, le cœur plein de fiel contre Baruch et aussi contre sa femme, quoiqu’elle ne comprît pas elle-même pourquoi cette pauvre timide créature lui était devenue soudain antipathique. Sa haine augmenta lorsque Chaike eut donné à son mari un second garçon, puis une petite fille qu’on nomma Esterka, tandis qu’elle n’avait point d’enfans. Point d’enfans, y a-t-il rien de plus humiliant pour une Juive ? Le sort de Chaike n’était cependant pas enviable ; elle avait grand’peine à nourrir une famille qui augmentait ainsi, et pleurait souvent la nuit en allaitant son dernier-né. Baruch s’éveillait-il, elle essayait de l’exhorter, non pas au travail, — elle ne l’eût point osé, — mais à un peu plus d’économie. Baruch se taisait confus, attendri, et prenait en secret les meilleures résolutions, mais pour ne jamais les tenir.