Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/352

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titude la plus profane, et la comtesse Motschinska dut s’évanouir de nouveau. Le vaurien savait être aimable à l’occasion. Par exemple on le vit rapporter lui-même du marché le lourd panier d’une cantatrice de talent qui, étant aussi une pauvre et vertueuse ménagère, allait elle-même aux provisions, tandis que les autres dames de théâtre recevaient leurs amans ; mais les Juifs des environs de Haray, où il passait l’été à pêcher et à chasser, ne le connaissaient que par ses mauvais côtés. — Rencontrait-il une voiture chargée d’enfans d’Israël, il s’arrêtait et procédait malgré les cris et les supplications à compter du doigt ces malheureux, qui ne haïssent rien autant depuis le dénombrement d’Égypte. Ou bien il feignait de mettre en joue un pauvre Juif qui passait. — Hélas ! criait la victime, ne tirez pas sur les gens !

— Imbécile ! un bâton est-il chargé ?

— Si Dieu le veut, le bâton tue, répondait le Juif, — et il n’avait pas tort, une de ces plaisanteries ayant eu l’issue la plus sinistre. Kalinoski s’était amusé à effrayer un pauvre diable endormi le visage contre terre sur la lisière d’un bois : il avait tiré en l’air tandis que son cosaque assénait un coup de fouet au dormeur, qui ne s’était pas relevé, atteint sous l’influence de la terreur par cette balle imaginaire aussi sûrement que si elle eût été réelle. Kalinoski n’échappa pas sans peine à la justice. Tel était l’homme que le hasard mit en relations avec Baruch. Celui-ci vint remplacer provisoirement le cocher de Haray, tombé malade, et la première fois qu’il parut devant son nouveau maître, Kalinoski était à table.

— Allons, Moschkou ! s’écria-t-il en l’interpellant par le sobriquet que les chrétiens donnent aux Juifs en Gallicie, allons, vide ce verre ! — Baruch but l’eau-de-vie d’un trait à la santé du seigneur. — Et mange aussi ! reprit Kalinoski, qui lui passa malicieusement une tranche de jambon.

— Mon Dieu me défend de goûter à la chair de porc, répondit Baruch.

— Ton Dieu est un sot, m’entends-tu ?

— Ce n’est pas sa faute, répliqua Baruch avec calme, il n’a pas eu comme le vôtre des parens pour le mieux instruire.

Kalinoski le regarda sans ajouter un mot ; mais, sur cette riposte piquante, il le prit en soudaine amitié. A peu de temps de là, tout ce qu’il complotait d’extravagant fut exécuté avec l’aide de Baruch, et une aiguille ne tombait pas à terre dans la seigneurie de Haray sans que Baruch en eût connaissance. Il n’y avait point jusqu’au vieux cosaque qui ne l’appelât cousin quand il était à jeun et frère quand il était ivre ; or il était ivre les trois quarts du temps.