Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/354

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— Eh bien ! dit tout à coup l’effronté en se mordant les lèvres, je parie que demain je posséderai un nez grec admirable.

— Toi ? — Nouvel accès de gaîté insultante.

— Paries-tu cent ducats ?

— Soit !

— Non pas ainsi, je veux l’écrire.

Le pari enregistré, Kalinoski alla trouver Baruch,

— Veux-tu me vendre ton nez ?

— Sans doute, s’il vaut quelque chose.

— Il vaut entre frères vingt ducats.

— Reste à savoir ce que vous en voulez faire.

— Sois tranquille, je ne le couperai pas, je veux seulement qu’il m’appartienne par contrat.

Le prodigieux contrat fut rédigé en double, tous deux le signèrent, Baruch amena un témoin de sa religion, et le cosaque s’immortalisa en cette circonstance par trois grandes croix qui rappelaient le calvaire.

Le lendemain, Kalinoski reparut assez sombre à Pisariza, au milieu des plaisanteries de Lubine et de son mari, car la betterave, la mine de cuivre était devenue flambeau, brasier, incendie.

— J’ai peur d’avoir perdu, soupira-t-il.

— Je tremble pour toi en effet, répondit Polawski.

— Mais procédons par ordre et d’abord relisons nos conventions. Tu t’es engagé à payer cent ducats, si je possédais aujourd’hui un beau nez grec…

Baruch entra négligemment.

— Que dites-vous de ce nez-là ? Est-il assez beau, assez grec ?

— Le nez de ce Juif est sans défaut, déclara Lubine.

— S’il était à toi, j’aurais certainement perdu, ajouta Polawski.

— Paie donc les cent ducats.

— Es-tu fou ?

— Nous n’avons pas écrit avoir, il y a posséder ; or je possède ce nez que vous avez tous deux proclamé parfait ; il est ma propriété, voici l’acte de vente.

Polawski trouva que la farce valait bien cent ducats, et Lubine conseilla au gagnant de troquer avec le Juif. Ceci mit Kalinoski de mauvaise humeur contre Baruch, il était ennuyé d’ailleurs d’avoir à lui payer vingt ducats pour si peu de chose, et résolut de les lui faire gagner. Sous prétexte que Baruch devait tenir sa propriété en bon état, il lui défendit donc de boire autre chose que de l’eau pure, lui imposa de porter en guise de fourreau une sorte de masque qui le faisait huer par les gamins ; cet étui ayant provoqué une