Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/355

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éruption quelconque, le tyran prétendit qu’un malade devait se coucher ; or le nez ne pouvait se coucher sans Baruch, et il faisait une chaleur de trente degrés qui rendait les lits de plume incommodes. — Comment se porte mon nez ? venait demander Kalinoski trois fois par jour. — C’en était trop pour Baruch, il finit par sauter hors du lit et jeter le fourreau à l’autre bout de la chambre. — Reprenez vos vingt ducats, moi, je reprends mon nez.

Kalinoski déchira le contrat. — Il s’agit de savoir, dit-il, qui a été dupe dans ce marché.

— C’est moi, parbleu ! s’écria Baruch.

— Tu en conviens, cela suffît, garde l’argent.

La bonne intelligence rétablie entre eux, ils redoublèrent de méchanceté envers les autres. Chaque Juif maudissait le seigneur d’Haray, mais plus encore son complice ; on l’accusait de mille abominations, de manger des choses immondes, de parler contre la loi de Moïse, de commettre l’adultère, aucune femme n’étant en sûreté avec lui. Ce dernier propos n’était malheureusement pas une calomnie. La petite Chaike pleurait souvent en secret, et Baruch feignait de ne pas s’en apercevoir, mais prenant son petit Baruch sur un genou et son petit Israël sur l’autre , tandis que leur sœur passait ses mignons doigts roses dans sa barbe noire : — Comment les uhlans vont-ils à cheval ? disait-il en les faisant galoper. — Et Chaike souriait comme sourit une mère qui voit le bonheur de ses enfans. Baruch ne pouvait souffrir que sa femme pleurât ; mais quant à l’indignation des Juifs, il ne s’en souciait guère et y prenait même plaisir. Les exhortations de son savant beau-frère tombaient comme de l’huile sur du feu. Le plus grand scandale qu’il donna fut par sa liaison publique avec une chrétienne ; il est vrai de dire que Baruch n’eut pas précisément l’initiative de ce crime.

Kalinoski avait été dans sa jeunesse amoureux d’une de ses voisines qui l’avait repoussé. Dieu sait pourquoi. Depuis elle s’était mariée, elle avait divorcé selon la bonne vieille coutume polonaise, mais Kalinoski, quoiqu’il prétendît être désormais un ami pour elle, lui gardait toujours rancune de son refus. Henryka, c’était le petit nom de la dame, vivait dans sa terre de Rakow, très courtisée, inaccessible du reste, assurait-on ; nul ne trouvait grâce devant elle, l’idéal la tentait, et elle allait jusqu’à écrire des vers. Sa haine contre les Juifs ne le cédait pas à celle de Kalinoski ; aussi fut-ce par l’entremise d’un Juif que ce dernier s’avisa de la punir. S’adressant d’abord à la vanité d’Henryka, il lui persuada que le bruit de sa beauté était allé jusqu’en Orient, et qu’un prince turc venait de débarquer à Kolomea avec des trésors sans prix pour la voir et lui baiser les pieds. En effet, un Turc richement vêtu entra un matin