Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/359

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mon eau-de-vie n’est pas pour les Juifs. Je me passe de pareils hôtes.

Chaike sourit et déballa ses petites marchandises. La chambre qu’on leur donna avait une porte sur la route, et un rideau sépara l’alcôve de la boutique. Baruch planta derrière la porte tout ce qu’il possédait, son fouet. — Jusque-là personne ne paraissait plus s’occuper des réprouvés, mais Chaike, en sortant le matin pour faire son étalage, vit le sinistre hairem marqué sur le seuil ; elle l’eiïaça vite, afin que Baruch ne s’en aperçût pas.

Baruch semblait avoir changé, il n’allait plus chez Kalinoski, et aidait tantôt sa femme, tantôt le brave Jainkew dans leur commerce ; malheureusement la malédiction pesait sur sa femme comme sur lui-même, et la pauvre petite source qui avait tout alimenté tarit bientôt. On n’achetait plus rien chez Chaike ; les paysans n’avaient pas, il est vrai, de préjugé contre elle, mais que peut acheter un paysan de la Petite-Russie ? Il fabrique lui-même tout ce dont il a besoin. Si Chaike portait sa marchandise à Pisariza ou ailleurs, les Juifs l’évitaient comme la peste et se cachaient le visage pour ne la point voir ; elle supportait humblement cette humiliation. Baruch était moins patient ; un jour, son ancien voisin le boucher, qui ramenait un veau du marché, lui ayant tourné le dos, il le secoua d’importance et lui arracha une poignée de sa barbe. Tout allait chaque jour de mal en pis ; quoique ce soit chose inouie pour un Juif de labourer et de battre le blé, Baruch se résigna enfin à travailler en grange à la journée dans une seigneurie des environs ; il ne pouvait plus voir pleurer sa pauvre Chaike.

Depuis cinq semaines, il gagnait ainsi sa vie, lorsqu’un vieux Juif vint à passer devant la grange où il battait le blé avec une sorte de fureur, et le reconnut. — C’est donc toi ! s’écria-t-il, toi païen, toi maudit ! Tu vois maintenant que Dieu t’a châtié ! Le malheur et la maladie prendront gîte dans la maison qui t’a reçu ; ton hôte unique sera l’ange de la mort, des rêves pénibles pèseront sur toi la nuit, et mille tourmens t’attendront à ton réveil ; tu tomberais foudroyé, si tu osais toucher au seuil du temple. Maudite soit ta femme ! maudits soient tes enfans !

Baruch ne répondit pas et continua sa tâche comme s’il avait eu à battre pour dix. Kalinoski, passant à cheval avec son cosaque, le surprit dans ce beau zèle.

— Diable ! as-tu perdu la tête ?

— Parce que je travaille ?…

— Vends plutôt ton nez.

— Je ne suis pas d’humeur à plaisanter.

— À quoi es-tu d’humeur ?