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— C’est dans le Talmud, maman ?

— Sans doute, mon fils !

Ainsi enseignait la petite Chaike à la clarté de la lampe du sabbat.


VII.


Des années s’étaient écoulées depuis que Baruch Koreflle Rebhuhn avait délaissé sa famille, ou plutôt, à en croire les Juifs, depuis qu’il avait été changé en âne. Jehuda s’égarait toujours dans ses rêves talmudiques, et le mépris de sa femme pour lui allait toujours en croissant. Elle le méprisait parce qu’il lui laissait tout le soin du commerce, qui prospérait d’ailleurs, et plus encore peut-être parce qu’elle n’avait pas d’enfans ; c’était pour la même cause sans doute qu’elle haïssait sa belle-sœur, dont les enfans faisaient l’admiration de tous par leur vigueur, leur esprit et leur beauté.

De maîtresse, Pennina était devenue tyran avec les années ; Jehuda lui laissait le champ libre ; il était d’ailleurs déplorablement amoureux, et chacun sait qu’un homme épris de sa femme est perdu, quoi qu’il fasse. Jehuda sentait l’étendue de son malheur : le dernier retranchement qu’il se fût réservé était certain petit coin encombré de livres, mais la voix de Pennina y retentissait à l’improviste comme une cloche. — Qu’est-ce que tout cela ? s’écriait cette altière personne en repoussant du pied le Talmud. Oisiveté, fainéantise, vanité ! J’attends depuis si longtemps que tu fasses quelque chose qui nous procure de l’argent ou qui soit utile au monde ! Qu’est-ce que toute la sagesse du Talmud ? Pur verbiage, qui n’émerveille que les sots toujours plus nombreux que les gens raisonnables.

— Je fais ce que je crois bon, répondait timidement Jehuda ; en cela je suis le maître.

— Toi, le maître !

— Il est écrit…

— Je vais te dire ce qui est écrit, interrompait Pennina : «Femme, l’homme sera ton maître ; » mais auparavant il est dit : « Tu enfanteras dans la douleur, » et après : « L’homme mangera son pain à la sueur de son front. » — Eh bien ! les choses chez nous sont-elles dans l’ordre ? C’est à la sueur de mon front que tu manges ton pain, et puisque je n’ai point d’enfans, c’est moi qui suis ton maître, comprends-tu ?

Voyant que sa femme ne lui laissait ni trêve ni refuge, Jehuda prit l’habitude d’errer à travers la campagne pour y méditer à son aise. Un jour, il rencontra un beau jeune garçon qui, assis sur une