Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/373

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Ainsi arriva-t-il qu’au grand étonnement de tous les Juifs la pauvre Chaike monta dans le carrosse de la grande dame et s’éloigna avec elle.

Quelle joie ce fut pour Chaike de voir manger ses enfans ! Lubine, assise sur une chaise à dossier cassé, souriait en assistant au repas. — Tu es heureuse, Chaike, dit-elle enlîn avec un long soupir, tu es mère.

— N’êtes-vous donc pas heureuse ? clemancla la Juive ; elle se reprit et ajouta : — Que madame me pardonne d’avoir parlé trop vite.

— Tu peux me comprendre, répondit tristement Lubine, mon mari est le meilleur des hommes ; mais à défaut d’amour on a besoin de la maternité. Si j’avais des enfans, tout serait bien ; je n’en ai pas et je t’envie ta misère. Tu es plus riche que moi. — Elle attira sur ses genoux la petite Esterka avec une sorte de violence, la baisa et se mit à pleurer.

— Dieu du ciel ! pourquoi pleurez-vous ? dit après quelques instans la pauvre Juive, pourquoi, puisqu’il y a remède à votre chagrin ?

— Remède ?…

— Sans doute, n’avez-vous jamais entendu parler des chassidéens ?

— Souvent, mais que peuvent-ils pour moi ?

— Tout, si vous voulez faire ce que je vous dirai. Les chassidéens ne sont que des Juifs comme nous autres, seulement leur vie est pieuse, et ils connaissent les secrets que Dieu a cachés dans la Thora. Leurs chefs, les zadiks, disposent des forces de la nature et ont même du crédit auprès de Dieu, car ils sont saints et communiquent avec lui au moyen des esprits. Le fondateur de leur secte, Iraïl, était de Podolie, et ils l’avaient surnommé Baalschem» parce qu’il faisait des miracles, réveillant les morts, délivrant les damnés et les âmes changées en bêtes, guérissant les infirmes, rendant la vue aux aveugles, la langue aux muets, et donnant des enfans aux femmes stériles. 11 faisait tout cela par la force de la prière ; le rabbi de Sadagora est aussi un zadik, un saint. Allons le trouver, et vous aurez autant d’ enfans que vous en pourrez désirer.

— J’irai, dit Lubine songeuse, mais tu m’accompagneras, et je me déguiserai en Juive. Surtout que mon mari n’en sache rien, il déteste tout ce qui ressemble à une superstition.

Chaike se mit à broder une paire de babouches, car elle voulait profiter de l’occasion et obtenir le secours du zadik ; elle broda jour et nuit, et la petite Esterka l’aidait de son mieux. — Comme