Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/372

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fond de la chambre avec quelques voisins. Elle n’avait qu’à étendre la main, ses en fans seraient rassasiés. Soudain les larmes la suffoquèrent, et elle s’enfuit à toutes jambes ; que penserait son père dans le tombeau ? Mieux valait encore s’humilier devant sa fière belle-sœur. Elle trouva cette dernière seule au magasin : — Mes enfans n’ont rien à manger, commença-t-elle en sanglotant, aie pitié d’eux, donne-moi du pain, un petit morceau de pain.

— Pas de cris ni de comédie ici ! répondit durement Pennina.

— Je te dis qu’ils mourront de faim, si tu n’as pitié, reprit plus bas la malheureuse mère ; se prosternant devant son ennemie, elle embrassa ses genoux comme Aman embrassa les genoux d’Esther, et sans plus de succès.

— Je n’ai pas de pain pour les fainéans, dit Pennina avec une impitoyable froideur. Si tu veux que je te nourrisse, sers-moi, consens à te vendre.

— Perds-tu la tête ? s’écria Jehuda, qui entrait.

— Selon la loi, reprit Pennina sans se déconcerter, tout Juif peut vendre son enfant et se vendre lui-même, pourvu que la servitude ne dépasse pas quarante-neuf années. Les pauvres profitent de cette loi.

— J’y réfléchirai, soupira Chaike, mais pour aujourd’hui donne-moi du pain.

— Réfléchis et décide —toi d’abord, répondit sa cruelle belle-sœur.

Trop faible pour faire acte d’autorité, Jehuda s’en alla furieux, fermant la porte derrière lui avec fracas.

— Tu es riche, dit Chaike en le suivant du regard, mais je ne t’envie pas. Mieux vaut du pain sec avec la charité qu’un bœuf gras avec la haine.

Elle secoua la tête et sortit. Au coin de la rue des Juifs se trouvait un tas de briques ; elle s’y laissa tomber, le front entre ses mains. Une heure après, elle était encore là, quand quelqu’un lui toucha doucement l’épaule tandis qu’une voix bien connue disait à son oreille : — Qu’as-tu, Chaike ? Un malheur t’est-il arrivé ? un de tes enfans est-il mort ?

C’était Mme de Polawski, qui se tenait debout devant elle comme un ange consolateur.

Chaike raconta sa peine en pleurant.

— Allons ! viens, interrompit Lubine, achetons un bon dîner pour tes enfans. — Où demeures-tu ?

— Bien loin, madame, hors de la ville. Lubine remit sa bourse à Chaike. — Attends-moi donc ici, dit-elle, ma voiture est à l’hôtel. Je t’emmènerai.