Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/375

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


veau venu et demanda d’une voix sonore, bien qu’un peu tremblante : — Qu’est-ce qui t’amène ?

— Ô zadik ! commença le suppliant, ton nom est grand, et ta gloire remplit toute la terre…

— Ne parle pas de moi, interrompit le saint, parle de toi-même.

— Je viens de Hongrie pour mon enfant malade. Tous les médecins ont été appelés de près, de loin ; ils ne peuvent le sauver.

— À quoi servent jamais les médecins ! Amène-moi ton fils.

— D’où savez-vous que je l’ai ici avec moi ? demanda le Juif surpris.

— Je le sais, que cela te suffise. Fais-le entrer. Le Juif alla chercher son enfant dans l’antichambre.

— Approche ! dit le zadik.

Le père fit approcher l’enfant qui s’était mis à pleurer. Le saint regarda longuement ce petit être chétif, lui imposa les mains et commença de murmurer des prières, les yeux levés au ciel. Tout à coup il sembla pris dp convulsions, son corps se courba, ses lèvres frémirent, ses yeux devinrent vitreux, et de profonds gémissemens lui échappèrent ; il poussa des cris perçans et prononça des paroles cabalistiques inintelligibles. Tout le monde fut effrayé, même ses disciples, qui baissèrent leurs pâles visages vers la terre, les bras croisés sur la poitrine ; puis il sembla s’endormir. Se levant enfin, il regarda autour de lui et dit au père du petit malade : — Allez en paix. Dieu vous aidera ! — Les traits altérés de l’enfant s’illuminèrent d’un joyeux sourire, et le père, ayant baisé la main du saint homme, déposa quelques pièces d’argent sur la petite table avant de s’éloigner.

Après lui vint une femme pâle qui, sous son caftan de velours bleu, les bijoux qui chargeaient son cou, ses bras, et le diadème de perles qui recouvrait ses tresses noires, ressemblait à une princesse d’Orient. Elle parla tout bas au zadik, qui s’écria en l’interrompant : — Ta coupable vanité en est cause, coupe tes cheveux comme il t’est recommandé de le faire, et ton mari te sera fidèle. Quiconque viole la loi ne peut s’attendre à ce qu’on le traite mieux qu’il ne traite le Seigneur. — Il remit à la pauvre femme, qui était devenue toute rouge, un parchemin avec des signes cabalistiques pour qu’elle le portât sur la poitrine, et la congédia d’un signe de tête.

Alors parut le brave boucher Regenbogen, véritable Goliath du Nouveau-Testament, accompagné de ses deux fils, non moins robustes que lui-même. Ils étaient suivis d’un petit homme mal vêtu qui se tenait modestement à distance.

— Que me voulez-vous ? demanda le zadik.

— Tu dois juger entre nous, lumière d’Israël, couronne de l’uni-