Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/379

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— Éprouve-moi, et que l’épreuve soit rude, répondit le brave garçon, je ne m’en plaindrai pas.

L’étranger sourit, et procéda aussitôt à lui faire subir un examen serré sur les Écritures et le Talmud. L’élève de Jehuda s’en tira si bien que celui qui l’interrogeait dit à la mère : — Tu auras de la joie par ce garçon, il deviendra un vrai bachur, un docteur. — Ils s’entretinrent quelque temps encore, puis se couchèrent, le visiteur céleste ayant accepté de dormir dans leur maison. Il y resta encore le jour suivant jusqu’à la fin du sabbat, instruisant le jeune Baruch. Les cierges bridèrent jusqu’au bout, et, tant qu’ils brûlèrent, un sentiment de paix, de bien-être inoui, régna dans la pauvre demeure. Quand le sabbat fut près de finir, le vieillard, debout à la place qu’avait occupée le père autrefois, récita la prière d’usage, bénit le vin qui débordait du gobelet en signe d’abondance, et y trempa pour l’éteindre le dernier cierge, puis il prit la boîte d’aromates, la respira et la fit respirer aux autres, car il faut fortifier l’âme de chaque jour contre les soucis qui recommencent pour elle aussitôt que s’enfuit l’âme du sabbat ; tous se lavèrent ensuite avec le vin dans lequel s’était éteint le cierge, et le vieillard entonna l’antique invocation : « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, — garde ton peuple d’Israël pour ta gloire ; — puisque le sabbat s’envole, — que du moins la semaine apporte à tous les tiens — bonheur, gain et bénédiction. »

Ils répétèrent ce chant trois fois, puis Chaike alluma la lampe afin que la fin du sabbat fût éclairée comme l’avait été le commencement. Alors le vieillard se leva et reprit son bâton. — T’en vas-tu déjà ? demanda le jeune Baruch.

— Il le faut, c’est la volonté de Dieu que je marche. — Il bénit les enfans et leur mère. — Restez tous pieux et bons, car la vie passe comme une ombre sur l’eau, mais la voie du juste brille comme une lumière. Toi, femme, sois active et vigilante ; une femme vigilante est la couronne de son mari.

— Hélas ! mon mari m’a délaissée, soupira Chaike, et il ne reviendra plus.

— Qui donc dit cela ? Ton mari s’appelle Baruch Koreffle Rebhuhn, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Eh bien ! je te promets qu’il reviendra, et le bonheur reviendra avec lui.

Encore une fois il secoua sa tête blanche et s’en alla ; on l’aperçut comme un fantôme au milieu des champs de blé. Tout à coup il disparut.

Peu d’instans après, on frappa de nouveau à la porte, et, Chaike