Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/381

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— Il la donnerait, continua l’homme à la lévite rose, feignant de n’avoir point entendu. Tu reconnaîtras par exemple avoir reçu cent florins, il t’en donnera quaire-vingt-dix, et tu en paieras cinq pour sa peine au pauvre Salomon.

— Ce serait une fourberie, répéta Chaike.

— Qu’appelles-tu fourberie ? Tu achètes des marchandises, tu les revends et tu rends la somme. Vois donc ce que le boucher Regenbogen fait de ses fils, de qui le zadik a dit qu’ils lui porteraient bonheur : il les conduit devant le conseil de recrutement en qualité de remplaçans et gagne ainsi une belle pièce. Y a-t-il tromperie quand il y a gain ?

— Je réfléchirai, dit enfin Chaike.

— Encore réfléchir ! Cette femme a perdu le sens, glapit Salomon, sautant comme un bouc dans la petite boutique.

— Pourquoi réfléchir, maman ? dit le jeune Baruch. C’est bientôt la nuit de Hasara-Raba, où l’on peut interroger et recevoir des réponses. Tu sauras alors si tu auras ou non du bonheur en affaires.

— Cet enfant parle comme un docteur, dit Salomon émerveillé, suis son conseil.

Le jour de l’an arriva ; ce jour-là, Chaike sortit avec ses enfans pour prier à l’écart des autres, et après la prière du soir ils allèrent au bord d’un étang poissonneux vider les miettes et la poussière de leurs poches en disant : — Que tous nos péchés soient noyés au plus profond de la mer ! — Ensuite Chaike, coupant une mèche de ses cheveux, la jeta aussi dans l’eau en murmurant : — Que le péché que je commettrai soit noyé au plus profond de la mer. — Le jour des expiations se passa, puis commença la fête des Tabernacles. Chaike et ses enfans construisirent derrière la maison un berceau de branches vertes où ils restèrent assis tout le jour et aussi une partie de la nuit. Lorsque vint la septième nuit de la fête, qu’on appelle la nuit de Hasara-Raba, et que la lune se fut dessinée distinctement sur le ciel noir, le jeune Baruch tira sa mère par la manche : — Ne vas-tu pas interroger ? demanda-t-il.

— Je le ferai au nom de Dieu.

Et se levant, elle traversa lentement la prairie, puis monta au sommet d’une colline qu’éclairaient les rayons de la lune : elle y resta debout en prière, puis, se tournant, vit que son ombre était découpée sur le sol comme sur du papier sans qu’il y manquât la moindre partie du corps, ce qui est bon signe. Elle ne s’en contenta pas et renouvela la même épreuve au bord de l’étang, puis, retournant chez elle, prit un cierge, l’alluma et le plaça sous le berceau, où il brûla sans s’éteindre une fois jusqu’à l’aube. Déci-