Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/393

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champenois, disposé, lui aussi, à se moquer des gens qu’il avait le plus loués, Grosley, qui ajoutait sérieusement, après avoir fait un portrait élogieux de ses concitoyens : « On est sot à Troyes autrement que dans les petites villes des environs, » ce qui ne l’empêchait pas d’être qualifié d’illustre auteur par un poète du temps sous le motif qu’il avait vengé l’outrage

D’un proverbe trop en crédit
Qui du Champenois bon et sage
Fait un animal sans esprit.

Cependant nous verrions plus volontiers une preuve de culture intellectuelle dans le goût que les habitans de cette vieille cité eurent toujours pour les arts. La ville, pleine de monumens publics aussi remarquables par leur aspect extérieur que par les trésors qu’ils renferment, se vante d’avoir produit une série ininterrompue d’artistes dont Mignard, Girardon et Simart ne sont que les plus connus. Les écrivains d’élite n’y firent pas défaut non plus : c’est de là que vinrent Passerat et Pithou, ingénieux auteurs de la Satire Ménippée.

Quoiqu’elle conservât par une assez futile vanité le titre de capitale de la Champagne, Troyes n’était plus depuis longtemps un centre administratif ; l’intendant de la généralité, Rouillé d’Orfeuil, résidait à Châlons-sur-Marne. Troyes n’était que le chef-lieu d’une élection, avec un subdélégué, assez petit personnage qui ne différait guère des sous-préfets de nos jours que par une prodigieuse stabilité. Le subdélégué Paillot, qui conserva cette charge jusqu’à la suppression de l’emploi en 1790, avait remplacé son père cinquante ans auparavant. C’était ailleurs que chez ce modeste représentant du pouvoir ministériel qu’il fallait chercher les honneurs et les dignités. La municipalité n’avait pas non plus grand éclat. Un maire nommé par le roi pour trois ans, quatre échevins et seize notables qui se recrutaient eux-mêmes dans certaines catégories de citoyens, géraient les affaires de la cité. Le corps municipal jouissait par tradition d’une prérogative fort appréciée, quoique rarement exercée ; il représentait la ville lors du passage des princes et des souverains. Hormis le prestige accidentel que cela lui donnait, il comptait peu, ce qui ne doit pas étonner, car son budget était modeste. En réalité, si l’échevinage avait perdu l’importance dont il jouissait autrefois, c’est que l’intendant et le bailliage le tenaient en tutelle chacun de son côté. Cependant le maire avait encore sous ses ordres la milice bourgeoise divisée en quatre compagnies, comme au moyen âge, et commandée par des officiers dont les charges étaient vénales ou héréditaires ; mais, sauf les cérémonies publiques, où elle figurait à son rang, et les cas d’incendie, où elle