Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/439

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dans de tels développemens, M. Thiers parla cette fois en termes généraux des marques de sollicitude que lui avait données « son ami le prince Gortchakof, » et finit par assurer que la Russie s’alarmait et s’irritait. A ce mot, M. de Bismarck se leva et sonna : « Apportez le carton où sont les papiers de la Russie. » Le carton apporté, « lisez, dit-il, voici trente lettres venues de Saint-Pétersbourg. » M. Thiers n’eut garde de ne pas profiter de la permission : il lut, il sut et il fut désabusé.

Du reste, il n’a tenu qu’à l’illustre historien du consulat et de l’empire de s’épargner cette cruelle déception, d’éviter aussi plus d’une fausse démarche dans sa course rapide à travers l’Europe, pour peu qu’il eût voulu consulter les hommes compétens ou seulement leur accorder la moindre attention. M. de Beust par exemple était parfaitement en mesure de l’édifier sur les rapports réels de la Russie et de la Prusse ; mais c’est surtout M. Benedetti qui eût pu lui dire la date précise et bien ancienne déjà de l’accord survenu entre les deux cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg en prévision d’une guerre avec la France, ainsi que les circonstances bien extraordinaires qui avaient accompagné cet accord. Rappelons ici brièvement ces circonstances en essayant de les dégager autant que possible de certaines obscurités dont les parties intéressées continuent à les entourer, et reportons-nous encore une fois au lendemain de Sadowa, aux transactions publiques ou secrètes qui suivirent ce jour lugubre. La plupart des combinaisons politiques qui devaient être si fatales à la France dans la guerre de 1870, elles furent nouées et consolidées pendant cette période aussi funeste qu’accidentée, pendant les deux mois de juillet et d’août de l’année 1866.

« Aucune des questions qui nous touchent ne sera résolue sans l’assentiment de la France, » avait déclaré l’empereur Napoléon III le 11 juin 1866 dans un document solennel produit devant le corps législatif, et parmi ces questions toute « modification de la carte de l’Europe au profit exclusif d’une grande puissance » était naturellement placée en première ligne. Or, usant de la victoire aussi immense qu’inespérée du 3 juillet 1866, la Prusse entendait changer la carte à son profit exclusif. Au lieu de « maintenir à l’Autriche sa grande position en Allemagne, » ainsi que l’avait réclamé la lettre