Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/531

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finies pour ce jour-là. Restait à savoir ce qui s’était passé autour de nous. On n’avait à enregistrer que la perte de quelques bestiaux entraînés par les torrens ou morts de faim sur la montagne à la suite de la chute des neiges. Cependant, bien que nous eussions échappé pour notre part aux suites de l’inondation et que personne ne soupçonnât encore ce qui s’était passé dans la plaine, une morne anxiété pesait sur tous les esprits. C’était, nous l’avons dit, le 23 juin, veille de la Saint-Jean, jour de fête pour toutes les populations pyrénéennes. Des préparatifs avaient été faits par les gens du village en vue du feu de joie qui annonce la solennité du lendemain. Une semaine à l’avance, tous les jeunes garçons courent les cerisiers, les trembles et les platanes pour découper sur le tronc des lanières d’écorce, qu’ils font sécher et fixent ensuite à l’extrémité d’un petit manche de bois. L’heure de la cérémonie arrivée, la troupe joyeuse se forme en cercle autour du bûcher, attendant que les premiers pétillemens de la flamme permettent d’allumer leurs rubans d’écorce. Dès que le feu a pris, chacun d’eux, faisant le moulinet avec son petit bâton, se met à courir à travers les campagnes, ce qui, au milieu des ténèbres de la nuit, produit un effet des plus pittoresques et un spectacle dont les étrangers sont très friands. Cette fois personne ne songea au feu de la Saint-Jean. D’ailleurs la pluie, qui tombait encore par intervalles assez rapprochés, ne permettait pas qu’on se livrât à de telles réjouissances.

Le lendemain, le courrier nous manquant depuis quarante-huit heures à cause des éboulis de pierres qui avaient intercepté la route à l’entrée du vallon, le maire d’Aulus envoya un exprès au chef-lieu du canton. Cet homme put accomplir sa mission en passant par la montagne et revenir dans la soirée, mais il n’apportait ni lettres ni journaux, les communications avec Saint-Girons ayant été interceptées par un débordement du Salât, rivière qui forme le premier affluent de quelque importance que reçoit la Garonne sur sa rive droite. Cette nouvelle, qui ne nous surprit qu’à demi, redoubla nos appréhensions. Toutefois ce ne fut que deux jours après que nous eûmes un premier aperçu, non de l’étendue, mais plutôt du commencement du désastre, par l’arrivée d’un voiturin d’Aulus. Parti le 22 pour Saint-Girons, il avait été surpris par l’inondation, et s’était vu forcé d’attendre que les eaux du Salât, qui borde la route sur la moitié de sa longueur, fussent rentrées dans leur lit. Laissant à Saint-Girons sa voiture, il s’était hasardé avec ses chevaux seulement qu’il menait par la bride, sondant avec un bâton les flaques d’eau qui recouvraient les endroits ravagés et s’enfonçant quelquefois dans la vase jusqu’aux genoux. En un instant, tout le village fut autour de sa demeure pour s’enquérir de ce qu’il avait vu. Il nous annonça que Saint-Girons avait été surpris