Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/54

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que la « grande idée » d’obtenir un jour l’autonomie et Constantinople continue de hanter la pensée des Hellènes. Elle y est entretenue par les croyances religieuses, par les traditions de l’antiquité et du moyen âge et par la chute de l’empire ottoman, qui leur semble prochaine et inévitable. Tel est l’état des esprits dans le monde grec : ce serait une grande faute à la politique européenne de n’en pas tenir compte, car, si l’empire turc doit un jour se disloquer, comme le prétendait le tsar Nicolas, les populations helléniques rempliront nécessairement un des premiers rôles de ce drame.

La question serait donc de savoir si la succession du sultan est aussi près de s’ouvrir que l’annonçait le tsar Nicolas. Depuis quelques années, l’empire ottoman a sans contredit fait, pour améliorer sa situation, des efforts dont quelques-uns ont été heureux. Il ouvre des routes, il trace des chemins de fer, il a concédé plusieurs exploitations à des compagnies, il a tenté des réformes militaires, il s’est procuré une marine qui peut servir ; cependant l’administration intérieure, la justice et surtout les finances n’ont fait, paraît-il, aucun progrès. En matière de justice, l’arbitraire envers les raïas est toujours le même : comme le Coran est pour les Turcs la loi religieuse et la loi civile à la fois, et que, sur les principes essentiels que nos législations tirent de la philosophie, le Coran est en opposition avec les doctrines de l’Occident, il n’y a pas de transaction possible. Il faudrait que les chrétiens abandonnassent leurs doctrines les mieux établies et admissent sur le sol musulman le contraire de ce qu’ils admettent chez eux, ce qui ne paraît pas probable, ou que les musulmans avouassent qu’il y a dans leur livre saint des principes erronés, ce qui est plus impossible encore. Il en résulte que, de toutes les améliorations promises et décrétées par des hatts depuis 1855, aucune ne s’est réalisée. Le gouvernement de Constantinople décrète des mesures et les proclame dans les provinces ; mais il est impuissant à les faire exécuter : il rencontre partout des pachas et des cadis qui ne peuvent, sans s’exposer aux plus grands périls, se mettre en lutte avec les populations musulmanes qui les entourent. Ils promettent d’obéir et n’obéissent pas ; la promesse est générale et abstraite, et dans les réalités de chaque jour les affaires continuent de se traiter selon les anciens us et abus. Les raïas savent bien qu’il n’en peut être autrement ; ils n’attendent rien du gouvernement central, dont ils constatent l’impuissance, ni de l’action des puissances étrangères, qui est nécessairement locale et de courte durée. Tout leur espoir est dans la foi qu’ils ont en l’avenir de leur race.

L’instruction ne fait aucun progrès parmi les musulmans. Les hommes de cette religion ne fournissent au sultan qu’un nombre