Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/53

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où la chose publique soit gérée avec patriotisme et désintéressement. Quant à la Turquie, elle est plus forte à certains égards qu’elle ne l’était en 1825 ; ses armées sont mieux organisées, mieux commandées, les armes nouvelles lui ont profité comme aux autres nations ; les brûlots de Canaris feraient peu d’effet sur des navires blindés, et il ne faudrait pas un grand nombre de canons rayés pour anéantir les petites acropoles de l’Épire ou de la Thessalie. Il n’est donc pas probable que les hommes d’aujourd’hui soient inférieurs à ceux de la période précédente, mais, les conditions de la guerre ayant changé, les moyens d’action ne peuvent plus être les mêmes.

En réalité, la question d’Orient, qui est au fond la question de Turquie, est résolue en principe dans l’esprit des Grecs depuis la création du royaume, comme celle d’Italie l’était dans l’esprit des politiques italiens depuis les temps de Charles-Albert et de Manin. Tous s’attendent, dans un avenir indéterminé, à voir les Grecs de Turquie rendus à l’indépendance, et Constantinople redevenue la capitale d’un empire byzantin restauré dans de nouvelles conditions. Cela revient à dire que, dans leurs croyances nationales, le sultan repassera en Asie, abandonnant le sol de l’Europe aux races qui le possédaient avant la conquête, qu’une zone le long des rivages de l’Asie-Mineure se détachera de lui et que toutes les îles de la mer Egée et du Levant rentreront en possession de leur autonomie. Laissons pour ce qu’il vaut le rêve d’une restauration de l’empire de Byzance et de l’installation du roi d’Athènes sur le trône de Constantin. Avant qu’un pareil événement fût possible, les choses auraient changé dans toute l’Europe et dans le monde grec lui-même, où l’idée de la monarchie aurait peut-être fait son temps. Ce qui semble donner quelque fondement à la « grande idée » des Hellènes et ce qui certainement soutient leurs espérances, c’est l’histoire elle-même. Ne voient-ils pas le vaste empire du sultan réduit de proche en proche dans son étendue par une sorte de mouvement concentrique partant de ses extrémités ? Tunis et l’Égypte, la Servie, la Bulgarie, la Valachie, ne tiennent au sultan que par de faibles liens dont les fils se brisent de jour en jour. Le Monténégro, l’Herzégovine, se remuent sans cesse pour secouer le joug qui pèse encore sur eux ; la Crète s’est soulevée il y a peu de temps, et a tenu en échec avec quelques palikares des corps d’armée musulmans ; elle triomphait, si la diplomatie européenne ne l’avait forcée à faire rentrer dans son cœur son patriotisme exalté. Les provinces européennes de la Turquie forment comme une enclave entre le royaume libre et les pays du nord déjà presque émancipés, et cette enclave n’est presque entièrement occupée que par des populations ennemies des Turcs et désireuses de l’indépendance. On conçoit donc