Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/557

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échelle. Heureusement que leurs habitations, généralement bien construites, résistèrent à l’action des flots, et qu’ils ne furent pas condamnés à essuyer les intempéries de l’atmosphère, car la pluie avait cessé depuis le matin, et la lune éclairait cette scène de désolation. Cependant des craquemens sinistres se faisaient parfois entendre des poutres charriées par le courant avaient éventré un mur, et la maison s’effondrait, ensevelissant plusieurs victimes sous ses débris. Au milieu de ces bruits divers, on distinguait parfois des coups de fusil ; c’étaient les habitans du village de Montbar surpris, eux aussi, par l’inondation, et qui appelaient au secours. L’eau commença de décroître à partir de dix heures du soir, mais si lentement que le lendemain les rues étaient encore inondées et les habitans assiégés dans leurs demeures. Des barques chargées de provisions circulaient comme à Venise et ravitaillaient par les fenêtres ces pauvres affamés. Dans ce département, on ne compte que 30 victimes et 600 maisons détruites, chiffres peu élevés, si on les compare à ceux de la Haute-Garonne et du Tarn-et-Garonne ; mais les récoltes furent ravagées sur une immense étendue, de sorte que les pertes subies dans cette région ont été estimées à près de 25 millions, c’est-à-dire à presque autant que celles de la Haute-Garonne. Pendant les premières semaines qui ont suivi l’inondation, les habitans redoutaient les fièvres paludéennes, comme conséquence du long retrait des eaux et du limon fétide qu’elles avaient déposé sur tout leur passage ; heureusement ces prévisions ne se sont pas réalisées, bien que quelques cas isolés se soient montrés sur plusieurs points.

J’ai dit que la crue de la Garonne avait atteint à Agen 11m,70 au-dessus du zéro de l’échelle. Les nouvelles qui nous arrivaient de ce côté aux premiers momens de l’inondation nous faisaient craindre que cette énorme masse d’eau n’envahît les plaines de la Gironde, et que, le 23 à Toulouse, le 24 à Agen, elle n’arrivât le 25 à Bordeaux. Il n’en fut rien, et aujourd’hui nous pouvons nous rendre raison de ce fait. En recouvrant les plaines du Lot-et-Garonne, l’eau avait perdu en hauteur ce qu’elle gagnait en étendue. Les flots ne pouvaient donc continuer leur dévastation qu’à la condition de réparer incessamment leurs pertes, comme ils l’avaient fait jusqu’alors par l’arrivée de nouveaux affluens ou par la chute d’une nouvelle quantité de pluie. Or la pluie avait cessé dès la matinée du 24, et, à partir du Lot-et-Garonne, le fleuve ne reçoit sur sa rive gauche aucun affluent de quelque importance. Quant à ceux de la rive droite, tels que le Lot, la crue ne les avait pas atteints. L’abaissement de température qui s’était produit sur les cimes des Pyrénées dès le 23 avait changé une partie de la pluie en neige et arrêté d’autant la hauteur de la crue. Ces diverses circonstances