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le niveau des esprits dans les provinces de la Turquie d’Europe où il y a des Grecs.

En résumé, si l’on omet le petit nombre d’étrangers établis en Turquie, il y a dans cet empire, principalement dans ses parties occidentales et dans les îles, deux populations en état d’hostilité cachée et permanente, ayant un sang différent, des religions contraires, des histoires et des tendances opposées. L’une des deux, qui est la maîtresse aujourd’hui, reste dans l’ignorance et l’inertie ; l’autre s’instruit et travaille. La première a son centre aux confins de l’Europe, dans un lieu où convergent toutes les aspirations de l’autre race. Celle-ci, dispersée autour de la mer et même dans des pays lointains où elle s’enrichit, possède, par notre fait, un centre d’activité et de mouvement intellectuel dont le rayonnement va croissant. Le lecteur tirera lui-même les conséquences.

Le déplacement du centre géographique de l’empire ottoman semble désormais une nécessité historique assez prochaine. Les efforts mêmes qu’il fait depuis quelques années pour se transformer le mettront bientôt dans le plus grand péril en l’amenant à une situation financière d’où il lui sera bien difficile de sortir. Le gouvernement du sultan, surtout à la suite de l’exposition universelle de 1867, comprit que, si la Turquie demeurait dans son état d’immobilité, elle deviendrait la proie du plus fort en même temps que la plus indigente des nations pauvres. Après le retour du sultan, on commença à se préoccuper avant tout des voies de communication, routes et chemins de fer, sans lesquelles la richesse ne peut plus aujourd’hui prendre l’essor. La Turquie ne pouvait fournir aucun des moyens d’exécution que réclament ces entreprises, ni les hommes, ni les machines, ni le reste du matériel, ni les capitaux. L’esprit d’association y était chose entièrement ignorée ; on eût cherché vainement dans l’empire des actionnaires prêtant l’argent que de son côté le trésor du sultan ne pouvait fournir. Jadis, quand le grand-seigneur avait besoin d’une somme que les fermiers n’étaient pas obligés à lui donner, il avait un moyen expéditif : il faisait mourir quelque riche et confisquait son avoir. Cela n’est plus possible aujourd’hui, soit parce que le progrès des mœurs et l’impuissance des sultans ne le permettent plus, soit parce que les riches de l’empire ont placé leurs fonds sur des valeurs européennes insaisissables. D’ailleurs la fortune de quelques particuliers pouvait suffire autrefois à des besoins qui ne dépassaient guère le sérail ; mais pour construire un chemin de fer il faut plus d’argent qu’un ou deux particuliers n’en sauraient fournir. Enfin le système financier de la Turquie n’est pas de nature à pouvoir fournir de telles sommes à un moment donné : on en est encore, pour la rentrée des