Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/573

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fenêtre, chercher les victimes, les charge une à une sur ses épaules, et court les déposer à l’abri de l’atteinte des eaux. A Toulouse, il a pour émule entre mille l’ex-zouave Duluc ; ce dernier a déjà sauvé 18 personnes lorsqu’il est atteint en pleine poitrine par une épave que charriait le courant ; le sang s’échappe de sa blessure, et les personnes qui l’entourent, comprenant la gravité de sa situation, l’enferment dans une maison pour l’empêcher de recommencer. Quelques minutes après, il s’échappe par la fenêtre, court de nouveau au-devant du danger et sauve encore 9 victimes. A Grenade, c’est l’héroïque maire M. Barcouda, à qui des centaines de personnes doivent la vie. Il est à son poste dès le premier cri d’alarme, donnant les ordres nécessaires pour assurer le sauvetage et prêchant d’exemple. Cependant de l’autre côté du fleuve sont deux hameaux qui vont être broyés par le courant, si personne ne vole à leur secours. L’impétuosité des eaux est telle que les plus hardis reculent. Aucun marinier n’ose entrer dans sa barque. N’écoutant que la voix du devoir, M. Barcouda s’élance dans une embarcation, prêt à faire seul le trajet, s’il n’est pas suivi. Électrisés par son exemple, trois hommes se décident à l’accompagner, et les habitans des deux hameaux sont sauvés.

Partout ce sont les soldats et les bateliers luttant d’intrépidité et faisant le sacrifice de leur vie pour arracher les naufragés à la mort. Un autre spectacle non moins consolant nous est offert au lendemain du désastre. Les populations étaient revenues auprès de leurs anciennes demeures, attendant le retrait des eaux pour se construire des huttes dans les encoignures d’un mur avec les débris de leurs habitations. A travers les insondables tristesses inséparables d’une telle situation, on lisait sur toutes les physionomies une résignation passive qu’un observateur superficiel eût pu prendre pour une sorte de fatalisme oriental. Ce calme stoïque tirait sa source de la confiance où étaient ces malheureux que la France avait entendu leurs cris de détresse et qu’elle accourait à leur secours. On sait que leurs espérances étaient pleinement justifiées, et que le pays tout entier répondait à cet appel. Les millions s’ajoutant aux millions, on put bientôt se convaincre que le chiffre monterait assez haut pour permettre de reconstruire les habitations de tous ceux que l’inondation avait ruinés, de reconstituer leur mobilier, leurs instrumens aratoires, leurs troupeaux. On est heureux de rappeler de tels faits, parce qu’ils attestent d’une manière irrécusable la vitalité du pays qui les voit se produire.


ADOLPHE D’ASSIER.