Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/596

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


doctrines sur le gouvernement de l’église et des peuples dans l’acte célèbre connu sous le nom de Dictatus. Cet acte peut se résumer ainsi. En ce qui touche le gouvernement de l’église, au pape seul appartient la collation des dignités du clergé et des abbayes. — Il est supérieur aux conciles ; les jugemens qu’il a rendus ne peuvent être cassés par quelque tribunal que ce soit, mais il peut casser tous les jugemens. — Il peut seul faire de nouvelles lois canoniques, établir de nouvelles congrégations. — Il ne peut être jugé par personne : — nul concile ne peut être appelé général que de son consentement. — En ce qui touche le gouvernement politique, le pape a le droit de faire baiser ses pieds par tous les princes de la terre. — Il peut délier les sujets du serment de fidélité. — II peut déposer les rois.

En même temps qu’elles anéantissaient les libertés des églises nationales, les théories de Grégoire VII supprimaient le pouvoir séculier, elles effaçaient jusqu’à la distinction du spirituel et du temporel, et ne laissaient subsister qu’une seule puissance absolue, infaillible et irresponsable, la puissance pontificale. Elles n’ont jamais franchi, quant à leurs grands effets, c’est-à-dire les changemens et le renversement des souverainetés, les bornes de l’Italie et de l’Allemagne ; mais dans le moyen âge et dans les temps modernes Rome a essayé, tout en les atténuant, de les imposer à la France par des voies plus ou moins détournées, quoiqu’elle n’ait jamais eu contre nos rois les mêmes griefs que contre les empereurs d’Allemagne, et elle est restée fidèle à sa devise :

Roma, caput mundi, régit orbis frena rotundi.

Grégoire VII était depuis deux siècles descendu dans la tombe, lorsque les impôts auxquels Philippe le Bel voulait, de sa pleine autorité, soumettre le clergé, provoquèrent entre ce prince et le pape Boniface VIII un violent conflit. Boniface invoqua contre son adversaire le droit de déposition ; par la bulle Ausculta fili, il déclara que Dieu a établi le pape au-dessus du roi, par la bulle Unam sanctam que les deux glaives sont dans la main du vicaire de Jésus-Christ et que les princes ne portent le glaive temporel que pour faire exécuter ses volontés. On sait comment Philippe, qui professait pour le saint-siège le même mépris que pour la morale et la pitié, répondit à cette menace. La nation tout entière prit son parti. Les états-généraux déclarèrent en 1302 que les rois de France ne tenaient leur couronne que de Dieu, que nul au monde ne pouvait y porter la main [1]. Cette déclaration, confirmée de

  1. Dans le Songe du verger, on trouve un dialogue entre un clerc et un chevalier au sujet du pouvoir des papes sur les princes. Le chevalier dit que l’ancienne foi de la noblesse française est que le roi son souverain seigneur ne reconnaît que Dieu au-dessus de lui, et qu’elle ne souffrira jamais qu’il soit déposé par un successeur de saint Pierre. — Le Songe du verger, liv. Ier, chap. 73.