Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/73

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présenté au monde ancien comme un ennemi qui vient tout renverser ; au contraire il avait proclamé bien haut qu’il se tenait en dehors des intérêts de la terre et n’entendait rien changer à l’ordre établi. « Que chacun de vous, disait saint Paul, demeure en l’état où il était quand Dieu l’a appelé. » C’était une conduite habile et qui dut beaucoup aider à ses progrès. Cette vieille civilisation lui aurait opposé plus de résistance, s’il avait affiché la prétention de la détruire ; mais il se contenta de la transformer. Il en a gardé tous les élémens qui pouvaient se conserver et les a transmis au monde moderne.

Il n’y avait rien alors que cette société mît au-dessus des plaisirs de l’esprit. Le goût en était né en Grèce, il y avait quelque sept ou huit siècles, et les armées d’Alexandre l’avaient répandu dans tout l’Orient ; l’Occident le tenait de la conquête romaine : on nous dit que les rhéteurs et les grammairiens, marchant à la suite des légions, s’étaient établis dans les contrées les plus barbares [1]. Aucune nation, si rebelle qu’elle fût par sa nature ou ses préjugés à la civilisation hellénique, n’a pu tout à fait lui échapper. Les Juifs eux-mêmes, quand ils quittaient leur petite Palestine pour trafiquer en Égypte ou en Syrie, se mettaient à lire Homère et Platon et étaient tout surpris de s’y plaire. Dans toute l’étendue du monde gréco-romain, c’est-à-dire dans presque tout l’univers, on admirait les mêmes chefs-d’œuvre et l’on essayait de les imiter. Il y avait pour penser et pour écrire une sorte de type accepté qui faisait que la littérature était presque partout semblable. Le christianisme lui-même, l’eût-il voulu, n’aurait pas pu tout à fait se soustraire à cette uniformité. Nous en avons une preuve curieuse : dans l’épître de saint Clément, le plus ancien des écrits chrétiens que nous ayons conservés après ceux des apôtres, l’influence de la rhétorique grecque se fait déjà sentir. La façon dont Clément expose ses idées n’est plus celle de saint Paul, et l’on trouve chez lui de ces larges développemens comme en contenaient les discours des rhéteurs à la mode [2]. Le christianisme se résigna donc à souffrir à ses côtés cette puissance qu’il lui était malaisé de vaincre ; comme lui, elle a survécu à toutes les révolutions, elle a partagé avec lui et partage encore le gouvernement des esprits. Quand nous observons autour de nous notre monde occidental et les merveilles qu’il est en train d’accomplir, quand nous voulons savoir de

  1. Gallia causidicos docuit facunda Britancos ;
    De conducendo loquitur jam rhetore Thule.
  2. Voyez surtout aux chapitres 20 et 33 le tableau des bienfaits de Dieu envers les hommes.