Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/75

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sous leurs pas, » Cæcilius, ayant aperçu une statue de Sérapis, la salue, selon l’usage, en approchant sa main de ses lèvres et lui envoyant un baiser. Octavius, qui le voit faire, se retourne vers Minucius et lui dit : « Vraiment ce n’est pas bien, mon cher ami, d’abandonner un homme qui vous aime et ne vous quitte jamais dans les égaremens d’une vulgaire ignorance, de lui permettre, en un si beau jour, d’adresser ses hommages à des pierres, surtout quand vous savez que vous n’êtes pas moins responsable que lui de sa honteuse erreur. » La promenade continue ensuite sur ces bords charmans ; on va et l’on vient entre tous ces vaisseaux tirés sur le sable qui font un spectacle animé, on regarde les enfans qui s’amusent à faire ricocher des cailloux sur les flots ; mais Cæcilius ne prend plus part à l’entretien, il reste sérieux et préoccupé, il n’a plus de plaisir à entendre, ni de goût à regarder. Est-ce déjà la grâce qui pénètre son cœur en silence, ou éprouve-t-il seulement quelque tristesse de ne plus se sentir d’accord avec ses amis ? Il veut enfin qu’on s’explique ; il faut qu’il leur dise toutes les raisons qui l’attachent à ses anciennes croyances et qu’il sache, d’eux pourquoi ils les ont quittées. Arrivé au bout du môle, on s’assied sur les grosses pierres qui protègent le port, et la discussion commence.

Elle est aimable et grave à la fois : ce sont des amis gui causent et non des théologiens qui discutent. Ils écoutent sans colère, même quand ils ne se ménagent pas, et répondent sans aigreur. Quoique païen très décidé, Cæcilius n’est point un fanatique. Il a moins de passions que de préjugés, et raisonne plutôt en homme du monde et en politique qu’en dévot. Son grand motif de défendre l’ancien culte, c’est qu’il existe et qu’il est depuis longtemps accepté de tout le monde. Il en veut surtout aux chrétiens de renoncer aux opinions reçues et de déranger les habitudes prises. Quel ennui, vers le milieu de la vie, d’avoir à changer de croyances et d’être forcé d’agiter de nouveau des questions qu’on croyait vidées ! Pourquoi prendre plaisir à poser ces problèmes redoutables qu’il est si doux de laisser dormir en paix ou tout au moins de cantonner dans l’école ? Les chrétiens les font descendre dans la rue, ils les mettent à la portée de tout le monde, ils les livrent aux plus violentes discussions. Toute cette agitation, tous ces bruits gênent ce sage mondain et troublent son repos ; mais, s’il répugne d’abord à la vérité par cette paresse d’esprit qui nous attache aux opinions anciennes, on sent qu’il ne lui opposera pas une résistance invincible. A la fin de l’entretien, il est gagné ; il nous dit bien qu’il lui reste quelques objections à faire qu’on remet au lendemain ; mais la victoire d’Octavius n’en est pas moins certaine, ou plutôt, suivant la remarque de l’auteur, qui veut ménager tous les amours-propres,