Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/772

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Franco-islandaise n’avait rien qui pût me surprendre… Je savais déjà par expérience que l’étranger est toujours sûr d’être bien reçu dans ces modestes boers. A peine en a-t-il franchi le seuil que tout le monde s’empresse autour de lui. La maîtresse du logis lui présente une jatte de lait dans laquelle elle commence par tremper ses lèvres. On lui amène ensuite les enfans, que l’on a débarbouillés à la hâte. S’il les embrasse, il peut être assuré d’avoir conquis du coup les bonnes grâces de toute la famille. On sait que le baiser joue un grand rôle dans les relations sociales en Islande, où l’on se salue en s’embrassant, non pas sur les joues, mais sur les lèvres. Si dans certaines circonstances le voyageur regrette de ne pouvoir user du salut à l’européenne, — il en est d’autres où le salut à l’islandaise n’est pas fait pour lui déplaire.

Le temps, qui avait attristé ma promenade, s’était mis à la pluie et me forçait à prolonger ma halte dans le bœr ; les quelques mots d’islandais que j’avais ramassés de droite et de gauche ne me permettaient pas d’entretenir avec mes hôtes une causerie bien animée ; mais leur bonne volonté et le peu de français qu’ils savaient eux-mêmes suppléaient en partie à mon ignorance de l’idiome national, et la conversation marchait tant bien que mal. Je fis connaissance ce jour-là, pour la première et dernière fois de ma vie, je l’espère, avec les chants islandais. Je commis l’imprudence de m’approcher d’une jeune fille qui tenait à la main un gros livre que je voulais voir de près. C’était un recueil de psaumes, et la jeune personne, croyant m’être particulièrement agréable, s’empressa d’en entonner un aussi monotone, aussi peu harmonieux que possible et de la voix la plus aiguë et la plus glapissante qu’on puisse imaginer. J’eus malheureusement le talent de cacher si bien mon impression sous un air de satisfaction apparente, que la chanteuse récidiva une seconde, puis une troisième fois, et que je n’évitai la quatrième audition qu’en prenant brusquement congé de tout mon monde.

Le vent s’était levé, fraîchissant de minute en minute, et la pluie avait fait place à la neige, qui commençait déjà à recouvrir le sol. Je me hâtai de regagner le bord. Le coup de vent, augmentant d’intensité, devenait peu à peu une véritable tempête. D’épais tourbillons de neige obscurcissaient l’air ; une brume épaisse couvrait le fiord. A travers quelques rares éclaircies, nous apercevions les montagnes de la baie et les navires au mouillage complètement revêtus de blanc. Des rafales furieuses descendaient des sommets, précédées par un grondement terrible semblable au bruit d’une violente canonnade. Dans le fiord même, la mer était énorme. Notre navire, pivotant autour de ses ancres sous l’action des courans et des variations de la brise, s’inclinait fortement lorsque la mer et le vent le