Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/773

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prenaient par le travers. De gros paquets de neige à demi congelée tombaient de la mâture sur le pont, à la grande exaspération des hommes de quart, qui ne savaient comment se garantir de ces projectiles d’un nouveau genre aussi désagréables qu’inoffensifs. Mouillés sur toutes nos ancres et par un fond d’une tenue excellente, nous n’avions rien à redouter pour nous-mêmes et pas d’inquiétude à concevoir sur les navires de pêche qui se trouvaient à la mer, la direction du vent les éloignant de la côte. L’ouragan cessait à huit heures du matin après avoir fait rage toute la nuit. La neige avait tout recouvert : tout était blanc autour de nous, les navires, les habitations, les prairies, les plateaux, les montagnes, — et, comme le soleil brillait alors d’un vif éclat, le paysage tout entier semblait scintiller sous ses rayons. Dans l’après-midi, quelques navires entrèrent dans le fiord : la tempête ne leur avait causé aucun dommage ; mais le vent, qui venait du nord, ayant poussé les glaces très bas, ils avaient dû redescendre dans le sud pour les éviter.

Les réparations que nous avions à faire étant terminées, il n’était plus nécessaire de prolonger notre séjour à Patrix-Fiord. D’autre part, quelques bâtimens moins heureux que ceux qui venaient de communiquer avec nous avaient peut-être été pris par la descente des glaces. Nos secours pouvaient leur être utiles, et dès le lendemain matin nous appareillions pour aller les leur offrir, le cas échéant.

Le temps était splendide, la température très douce, le ciel d’une pureté remarquable. Les neiges de la veille commençaient déjà à fondre dans le fiord ; au large, la mer était aussi tranquille qu’à la suite d’une longue période de calmes plats. A l’horizon, un banc peu élevé de brume sombre plaquée de blanc trouble dans sa partie inférieure dénotait la présence des glaces, que l’on pouvait apercevoir à toute distance à l’aide de longues-vues. Deux heures après notre sortie du fiord, nous rencontrions les premiers bourguignons, comme les appellent nos pêcheurs. Ce sont les avant-coureurs de la banquise, glaçons détachés, de dimension variable, d’abord assez écartés les uns des autres pour que l’on puisse facilement circuler au milieu d’eux, mais dont le nombre et la grosseur, augmentant graduellement, finissent par rendre la navigation très difficile. Leurs formes sont aussi singulières que variées : l’imagination aidant, on peut y voir des ébauches d’animaux fantastiques, des proues de navire, etc. Ces blocs, éparpillés à perte de vue sur les eaux calmes et bleues, donnaient ce jour-là à la mer l’aspect d’une immense pelouse parsemée de fleurs et d’arbustes de glace. A dix heures du matin, nous franchissions le cercle polaire. D’énormes blocs et de vastes champs de glaces plates avaient depuis longtemps succédé aux