Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/785

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large, fixe sur le plateau une corde à l’aide de laquelle il gagne l’endroit voulu, tandis qu’une autre corde lui sert pour élever jusqu’à lui les pierres qu’un bateau lui fait passer une à une.

Nous étions favorisés dans notre excursion par un véritable soleil d’Italie qui mettait vivement en lumière toutes ces silhouettes noirâtres de roches et de montagnes décharnées incessamment rongées par les vagues. Le temps était très chaud, et je ne veux pas oublier de noter à ce sujet un l’enseignement du sysselmand, qui m’affirma que le froid vif était chose absolument inconnue aux Westman, même au cœur de l’hiver, qui y est cependant brumeux et très pluvieux.

En visitant l’église, l’unique construction en pierre de la localité, j’appris par le pasteur que les mormons se livraient depuis un certain temps à une propagande très active, de laquelle allait probablement résulter un mouvement d’émigration inquiétant pour l’avenir du pays. Le paquebot qui fait le service mensuel entre Reikiavik et Copenhague devait prendre sur la côte est, à Beru-Fiord, un premier convoi de 200 émigrans pour la Nouvelle-Sion » Les brumes lui ayant interdit l’accès du fiord, le départ fut ajourné au mois suivant et doit sans doute avoir eu lieu à l’heure où j’écris ces lignes.

C’était par les îles Westman que devait se terminer notre voyage circum-islandais. Nous touchions à la fin d’août : nos pêcheurs sont tous partis à cette époque, et les bâtimens de guerre, qui n’ont plus rien à faire sur la côte, regagnent alors Cherbourg. En terminant ce récit, je sens que j’ai été entraîné parfois hors de mon sujet principal ; mais tant de choses s’y rattachaient pour ainsi dire d’elles-mêmes, qu’il m’a bien fallu élargir le cadre et ne pas me borner à parler du drame et des acteurs sans faire connaître le lieu de la scène. J’ai surtout voulu attirer l’attention du lecteur sur les équipages de nos navires de pêche et revendiquer pour nos marins la place qu’ils sont en droit d’occuper dans l’estime publique. J’ai l’espoir d’avoir atteint ce but, convaincu qu’il m’a suffi pour cela de dépeindre leur vie de privations, de fatigues et de dangers incessans. N’est-il pas utile de montrer ainsi qu’à l’époque troublée que nous traversons, à côté de certaines classes dont les sophismes déclamatoires des rhéteurs ont oblitéré l’honnêteté et le bon sens, il en est d’autres qui, indifférentes aux utopies des prétendus apôtres de la régénération sociale, s’honorent de conserver pour devise ces mots, en dehors desquels tout est chimérique et mensonger : courage, travail, persévérance ?


GEORGE ARAGON.