Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/833

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d’Alceste, celle de Paride ed Elena dit la même chose : guerre à outrance au mauvais goût des chanteurs italiens, à cette fureur de l’effet dont ils sont possédés, et qui rend impossible au théâtre toute expression vraiment caractéristique d’un sentiment ! Mais Gluck, au début de ses réformes, disposait d’autres ressources que les Florentins, desquels on pourrait dire que tout leur manquait. Aussi prétend-il ne désavouer aucune des conquêtes de l’art moderne ; il conserve le récitatif tout en se gardant bien de se prononcer contre la douceur caressante de la mélodie napolitaine. Ce qu’il répudie, c’est le faux, le clinquant, tous ces élémens conventionnels, ce parasitisme qui finit par s’incruster dans un art et le dénaturer. Nous avons vu Mozart à l’œuvre, celui-là veut bien être poète, mais à la condition qu’on le laisse être musicien tout à son aise ; par lui, la constitution du drame lyrique change encore une fois, et, d’exclusivement dramatique, devient exclusivement musicale, ce qui devait infailliblement au cours des ans ramener une troisième catastase.

Les grands prédestinés, se reconnaissent à des signes certains : M. Richard Wagner vient au monde avec le double don de poésie et de musique ? il est poète comme Goethe et musicien comme Beethoven, ou plutôt il nous représente l’incarnation de ces deux génies eu une seule et unique personne. C’est du moins ce que les prédicans s’amusent à nous raconter, oubliant trop qu’il y a un Wagner d’avant la réforme dont il serait bon de s’occuper un peu. Celui-là se croyait tout simplement né poète ; il essaya d’abord d’écrire des drames en vers qui ne parvinrent même pas à se faire jouer, et, comme la poésie lui tenait rigueur, il se tourna vers la musique. « Vous voulez m’empêcher de faire une petite fortune ; soit, monseigneur, j’en ferai une grande. » Ne serait-ce point le cas de rappeler cette réplique du cardinal de Bernis au ministre qui venait de lui refuser une place ? Que la pièce du jeune dramaturge eût réussi le moins du monde, et M. Richard Wagner se fût contenté d’être un poète comme tant d’autres sans penser à réformer un art dont il ne s’était pas encore à cette époque ingénié d’apprendre la tablature. O suprême puissance de la vocation, et combien de choses s’expliquent ainsi ! J’ai cité l’exemple du cardinal de Bernis, M. Richard Wagner me paraîtrait plutôt ressembler à ces prêtres incompris qui fondent une religion par rancune de ce qu’on ne les a point faits évêques. Sorti d’une famille de comédiens, il griffonne des tragédies, amalgame et fond en un seul tableau Hamlet et le Roi Lear. Un beau jour, assistant à Leipzig à la représentation de l’Egmont de Goethe avec les illustrations symphoniques de Beethoven, cette musique l’entreprend ; il se dit que, s’il en écrivait une pareille pour sa pièce, peut-être bien