Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/949

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vendre au plus haut prix ? Quelques-uns de ses biographes l’ont prétendu. Il faudrait convenir alors qu’il ne sut pas se faire valoir autant qu’il le méritait. D’ailleurs ces hypothèses malveillantes n’expliquent pas tous les actes de son existence. On a de lui des lettres intimes à des amis, à sa fille, qu’il chérissait ; il y montre une certaine chaleur de cœur, de l’indépendance, voire du désintéressement. Tout bien considéré, autant croire qu’il y allait de franc jeu et qu’il pensait agir avec un certain dévoûment chevaleresque au profit d’idées généreuses que chacun doit respecter.

Retiré de la vie politique en 1784, Wilkes ne parut plus en public qu’autant que l’exigeaient les fonctions de chambellan de la Cité. Il mourut treize ans après, ne laissant aucune fortune. Alors son ancien adversaire, George III, était bien changé ; cet infortuné souverain ressentait déjà les atteintes de la maladie mentale qui plus tard lui enleva tout à fait la conscience de lui-même. Au début, George III avait affiché des prétentions despotiques ; il avait ameuté contre lui la plus nombreuse partie de la population, qui redoutait une réaction contre les principes introduits par la révolution de 1688. Peu à peu la foule s’était aperçue que ces craintes étaient vaines ; elle aimait dans le roi la régularité de ses mœurs, un dévoûment journalier aux affaires publiques ; elle sentait que ce prince, après avoir perdu les provinces de l’Amérique du Nord, par sa faute ou par celle de ministres incapables, n’avait plus d’autres préoccupations que le bien-être et la sécurité du peuple anglais. Parmi les souverains qui ont vécu longtemps, il n’en est pas qui ait été plus menacé dans sa jeunesse, plus révéré dans son âge mûr. Personne n’eût songé à reprendre vers la fin du siècle le rôle que Wilkes avait joué de 1765 à 1775. Le régime parlementaire était en effet dans toute sa gloire, et les tentatives faites pour rétablir la prérogative royale étaient peut-être si bien oubliées que l’on ne rendait plus justice au vigoureux libelliste qui en avait été le plus persistant adversaire.


H. BLERZY.