Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/168

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un tel étonnement que je m’arrêtai comme pour demander à mon mahout si ce n’était pas un rêve. Il n’était pas moins ébloui que moi, et posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans cesse : — Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te voici dans un monde d’or et de pierreries!

C’était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d’or et d’argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui remplissaient l’espace et se perdaient dans les splendeurs de l’horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monumens de l’ancien culte, la diversité était infinie. C’étaient des masses imposantes, les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des coupoles immenses en forme de cloche, des chapelles surmontées d’un œuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé dans une base dorée, des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels se tordaient des dragons étincelans, dont les écailles de verre de toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides formées d’autres toits laqués d’or vert, bleu, rouge, étages en diminuant jusqu’au faîte, d’où s’élançait une flèche d’or immense terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches avec des terrassemens d’une blancheur éclatante qui semblaient taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C’étaient des revêtemens de collines entières, faits d’un ciment de corail blanc et de nacre piles. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières, à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de santal, tout bossues d’or et d’émail, semblaient s’élancer dans le vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs des édifices de bambous, tout à jour et d’un travail exquis. C’était un entassement de richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands monastères noirs, d’un style antique et farouche, faisait ressortir l’éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd’hui ces magnificences inouïes ne sont plus; alors c’était un rêve d’or, une fable des contes orientaux réalisée par l’industrie humaine.

Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour. Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit entrer dans un édifice où l’on procéda à ma toilette de cérémonie, que le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté d’ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphans; mais comme j’éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon costume d’apparat ! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d’or et de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté de mes formes et la blancheur sacrée