Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/369

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M. de Rémusat fut nommé président de la commission chargée d’examiner cette grave question, et, sous sa direction, elle se prononça pour que la constitution fût faite en même temps que les pouvoirs du président seraient prorogés. Si cette proposition avait passé, l’organisation de la république se serait accomplie dix-huit mois plus tôt, et la constitution serait en pleine activité; mais les sentimens monarchiques de l’assemblée étaient encore trop vivans. M. de Rémusat n’eut plus alors qu’à suivre d’un œil attentif et inquiet les incidens divers qui ont préparé la sage résolution du 25 février.

Cependant la politique ne l’absorbait pas au point de lui faire abandonner ses études de prédilection, et dans l’hiver même de 1875, il publia deux volumes sur l’histoire de la philosophie en Angleterre depuis Bacon jusqu’à Locke. Après une exposition savante et lumineuse des circonstances qui ont présidé à la formation de la nation et de la langue anglaises, il passe en revue une foule de philosophes inconnus pour la plupart, mais parmi lesquels s’élèvent quelques noms fameux, ceux notamment de Milton, de Sidney, de Newton et de Hobbes. Il examine avec une sagacité pénétrante le rôle que chacun de ces hommes a joué dans l’histoire de la philosophie, les principes auxquels ils se sont rattachés, les idées nouvelles qu’ils ont mises en lumière, et il trouve que presque tous ils ont professé la religion naturelle ou le christianisme rationaliste, deux formes de penser qui ont entre elles beaucoup de rapports. Il fait pourtant une exception pour Hobbes, le défenseur de la tyrannie, le précurseur du positivisme moderne, dont la philosophie lui paraît aussi perverse que la politique. « C’est, dit M. de Rémusat, le seul des élèves de Bacon qui représente sans nuance et sans restriction l’empirisme ou le sensualisme absolu. » Il ajoute que bientôt son mépris pour l’humanité effaça à ses yeux toutes les notions de droit et de tort, de justice et d’injustice, et fît de lui l’adorateur systématique du pouvoir absolu. « Rien, disait Hobbes, de ce qu’un souverain peut faire à un sujet ne saurait être, sous aucun prétexte, appelé injustice... Tolérer qu’on professe la haine de la tyrannie,- c’est tolérer la haine de la chose publique. »

On comprend les sentimens qu’une telle doctrine devait inspirer à M. de Rémusat; aussi s’étonne-t-il que, dans ce siècle même, une philosophie aussi pernicieuse ait pu trouver faveur parmi des amis sincères de la liberté. Il reconnaît pourtant que, sans avoir autant d’imagination, autant d’éloquence, autant d’esprit que Bacon, Hobbes en a beaucoup encore, et que sur certaines questions il abonde en observations justes, neuves, ingénieuses; mais ce qui est funeste en lui, c’est le fond même des opinions, et il n’hésite pas avec Leibniz, avec Voltaire, avec Rousseau, à le signaler comme un des plus grands corrupteurs de la morale publique.