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rigoureusement utilitaire, tant que l’idéal de la société définitive ne serait pas réalisé, tout serait provisoire pour l’individu ; la société présente ne lui concéderait que des droits sujets à caution, dont quelque concours particulier de circonstances pourrait toujours exiger le sacrifice ; il posséderait provisoirement, il serait libre provisoirement.


IV

Nous avons vu à l’œuvre la philosophie de l’intérêt dans cette sphère de l’état où, comme disait Platon, la justice et l’injustice se dessinent en traits dont la grandeur frappe mieux les regards. Après avoir examiné de quelle façon la société utilitaire pourrait agir envers l’individu, il nous reste à chercher comment agirait l’individu lui-même dès qu’entre son intérêt et celui des autres il y aurait conflit. Ici se pose devant l’école anglaise le problème fondamental du droit naturel sous la forme de cette inévitable alternative : ou la règle de l’intérêt particulier ou celle de l’intérêt universel ; entre l’égoïsme et le désintéressement, il faut choisir.

Stuart Mill et ses partisans sont des esprits trop généreux pour qu’on puisse douter de leur choix : « La philosophie utilitaire, dit Stuart Mill, exige que l’individu placé entre son bien et celui des autres se montre aussi strictement impartial que le serait un spectateur bienveillant et désintéressé. » Ainsi s’introduit à la fin, dans la doctrine même de l’intérêt, le désintéressement dont on avait d’abord rejeté l’idée. Où Bentham ne voyait qu’une dépense infructueuse, on reconnaît une dépense nécessaire : pour épargner le bien de tous, ne faut-il pas que l’individu, le cas échéant, soit prodigue de soi ? En attendant cette organisation d’une société idéale où l’individu n’aura plus besoin de se sacrifier, la philosophie utilitaire elle-même « exige » actuellement qu’il se sacrifie ; pourra-t-elle, sans invoquer aucun principe moral, justifier cette exigence, et, par des raisons tirées du pur intérêt, ériger en devoir pour l’un, en droit pour l’autre le désintéressement ?

Le premier mobile, le premier ressort auquel s’adressent les utilitaires pour mettre en mouvement la machine humaine, c’est le plaisir, dont l’intérêt n’est, selon le terme barbare de Bentham, que la maximisation ; mais qu’est-ce qui fait la valeur du plaisir et l’élève vraiment au maximum ? C’est qu’on en jouisse. Le plaisir dont je ne jouis pas peut avoir de la valeur pour un autre ; il n’en a point pour moi. Si le plaisir seul donne aux choses leur prix et aux personnes leur droit, qui m’empêchera de chercher mon plaisir aux dépens du vôtre ? Le vôtre est-il plus respectable ? Qu’il soit sacré pour vous, je l’accorde ; mais ce qui est sacré pour moi, c’est le mien.