Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 8.djvu/885

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


celui de la propriété. Stuart Mill admet ce droit reconnu par l’acte d’Elisabeth qui établit la taxe des pauvres. La société, dit-il, est composée principalement de ceux qui vivent du travail des mains, et si ces travailleurs prêtent leur force physique pour protéger les gens qui jouissent du superflu, ils ont le droit de ne les protéger « qu’à la condition que les taxes pourvoient aux dépenses d’utilité publique ; or, parmi les choses d’utilité, la subsistance du peuple est assurément la première. » Ici, comme on le voit, c’est la méthode utilitaire qui fournit les principes de la question ; mais Stuart Mill semble revenir à la considération de droit quand il ajoute : « comme personne n’est responsable de sa naissance, il n’est point de sacrifice pécuniaire trop grand pour ceux qui possèdent plus que le nécessaire, lorsqu’il s’agit d’assurer à tous ceux qui existent les moyens de vivre. » Toutefois ce droit à l’assistance ne saurait être absolu et inconditionnel ; Stuart Mill le limite et le subordonne à un devoir corrélatif des individus. Il faut tenir compte, dit-il, des lois de la population établies par Malthus ; si tout membre de la grande famille humaine a droit à une place au banquet que les efforts collectifs de son espèce ont préparé, il n’en résulte pas pour chacun « le droit d’inviter à ce banquet, sans le consentement de ses frères, des convives surnuméraires. » S’il en est qui agissent de la sorte, c’est sur la part qui leur revient que doit être prise, selon Stuart Mill, celle des nouveau-venus. « Il y a une moitié de la vérité du côté des doctrines socialistes, conclut Stuart Mill, et une moitié du côté opposé. Ces deux moitiés se rejoindront un jour. » Comment ? Stuart Mill ne le dit pas.

Éliminez les considérations vraiment morales et souvent justes que Stuart Mill emprunte, ce semble, à des doctrines très différentes de l’utilitarisme, tenez-vous à sa définition primitive du droit : « un pouvoir que la société est intéressée à accorder aux individus, » vous reconnaîtrez que le principe de l’utilitarisme est identique à celui du communisme, que c’est non pas seulement la propriété du sol, mais tout droit de propriété sur un objet quelconque qui se trouve logiquement remis à l’état, que l’organisation même de la famille, où Stuart Mill voudrait cependant avec raison plus de liberté, risque d’être à la merci de la communauté, et qu’enfin une société qui peut seule nous octroyer nos droits en vue de son intérêt peut aussi au nom de ce même intérêt nous les reprendre. Si la liberté, la conscience, la naissance et la vie même des individus se trouvaient entièrement subordonnées au plus grand bonheur du plus grand nombre, si la vérité comme la justice perdaient leur titre à un respect absolu, quelle prérogative personnelle pourrait échapper au sort commun de tous les droits ? Dans un état