Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/124

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Comment donc un tel discours a-t-il pu déplaire au maître ? Deux choses l’avaient blessé, d’une part tout ce qui concernait les années révolutionnaires de Marie-Joseph Chénier, de l’autre l’éclatante glorification de la liberté. Dans l’habileté même avec laquelle Chateaubriand écartait les sujets de récrimination littéraire, on sentait la splendida bilis dont parle le poète latin. Cet adversaire qu’il prétendait épargner, il le perçait de flèches d’or. Qu’on relise ce passage sans oublier d’y peser chaque mot, on verra que de coups terribles sont portés à Marie-Joseph. Il souhaite la paix à sa tombe ; mais au moment même où il prononce ce mot, il hésite comme devant un écueil. En portant à M. Chénier ce tribut de respect que réclament tous les morts, il craint de rencontrer sous ses pas des cendres bien autrement illustres. L’allusion sera-t-elle comprise ? Pour qu’il n’y ait aucun doute sur sa pensée, il va au-devant des interprétations hostiles à Chénier, et tout en les qualifiant de peu généreuses, c’est lui-même qui les suggère : « Si des interprétations peu généreuses voulaient me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais au pied de ces autels expiatoires qu’un puissant monarque élève aux mânes des dynasties outragées. Ah ! qu’il eût été plus heureux pour M. Chénier de n’avoir point participé à ces calamités publiques qui retombèrent enfin sur sa tête ! » Le commentaire ne se fait pas attendre : l’orateur évoque l’image d’André Chénier, du noble poète tombé sous le couperet de Robespierre, et, bien qu’il parle de la tendre amitié des deux frères séparés par la politique, ce seul souvenir rappelle immédiatement aux auditeurs les accusations portées contre Marie-Joseph, les traits sanglans qui l’accablèrent, les doutes qui subsistaient encore chez beaucoup d’esprits, doutes horribles dont n’avait pas entièrement triomphé la mâle et poétique protestation intitulée la Calomnie.

Hâtons-nous de dire que le trait lancé d’une main si habile est retiré tout aussitôt : « si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles qui ne consolent plus que son ombre, il serait sensible à l’hommage que je rends ici à son frère, car il était naturellement généreux… » Insistant alors sur cette générosité de caractère, qui l’exposait plus qu’un autre aux nouveautés périlleuses, il regrette que les hasards de la vie l’aient transporté de la solitude du poète au milieu des factions. « Heureux, dit-il, s’il n’eût vu d’autre ciel que le ciel de la Grèce sous lequel il était né ! s’il n’eût contemplé d’autres ruines que celles de Sparte et d’Athènes ! Je l’aurais peut-être rencontré dans la belle patrie de sa mère, et nous nous serions juré amitié sur les bords du Permesse, ou bien, puisqu’il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il dans les déserts où je fus jeté par nos tempêtes ? Le silence des forêts aurait calmé cette âme troublée… » Mais, non, il est resté dans la