Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/127

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sire, ajouta, mon père, je dois renoncer à l’éloge de Malesherbes qu’elle m’a chargé de faire. — Je n’y vois pas un très grand mal, répondit Napoléon. — Puis de sa voix brève et la plus impérieuse : — Exécutez mes ordres ! Allez, et songez bien que, si la classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club ! »

Sur cette menace, l’empereur salua, congédiant d’un signe toutes les personnes présentes. De telles explosions sont quelquefois plus embarrassantes pour les témoins que pour ceux-là même qui s’y trouvent mêlés directement. Tous, en se retirant, évitèrent M. de Ségur, excepté Duroc, qui s’approcha de lui sans aucune gêne, et lui dit à voix basse que, s’il n’avait rien répondu, la scène n’aurait duré qu’une seconde. Cet avis était d’une bonne âme, je suis persuadé pourtant que M. le comte de Ségur ne regrettait pas d’avoir tenu tête à l’ouragan. Il convenait pour la dignité de tous que le tout-puissant césar eût devant lui autre chose que des muets ; il convenait aussi que cette résistance du conseiller fît éclater plus complètement la secrète pensée du maître.

Le lendemain matin, M. de Ségur, décidé à une explication, ne manqua point de se rendre au lever de l’empereur, où plusieurs des courtisans lui firent une assez froide mine. Le lever congédié, il resta. Le chambellan de service, M. de Rambuteau, persuadé que M. de Ségur allait se perdre, essaya en vain de l’entraîner dans la salle voisine ; M. de Ségur tint bon. La foule sortie et les portes fermées, l’empereur, s’apercevant que M. de Ségur est là, lui demande avec douceur ce qu’il désire : « Vous parler, sire, de la scène d’hier soir. Le respect seul m’a fait garder beaucoup de choses que je voulais vous répondre. Rien n’est plus pénible que des reproches aussi vifs pour ceux qui vous sont attachés. Si vous voulez qu’on ne contrarie pas les maximes de votre gouvernement, il faut, pour nous au moins, n’en pas faire des énigmes. L’approbation que vous aviez donnée à ce que j’ai écrit sur la mort du roi, les paroles sévères que vous avez prononcées récemment contre les régicides dans la salle du trône, enfin votre ordonnance expiatoire pour Saint-Denis, me rendent tout à fait incompréhensible le langage si rude que vous m’avez tenu hier et dont je suis très affecté. » Alors M. de Ségur lui expliqua en détail ce qui s’était passé dans la commission. Il insista sur les raisons qui devaient empêcher l’empereur d’intervenir dans le débat. Ce discours, à supposer qu’il soit malfaisant, ne nuira jamais qu’à l’auteur ; si on l’interdit pour quelques mots à l’adresse des régicides, on en conclura que le gouvernement de l’empereur a cessé de désapprouver l’acte de la convention, un acte que la politique réprouve aussi bien que la justice. Il termina en disant que mettre tant d’entraves à l’expression de la pensée littéraire, c’était éteindre un des plus brillans rayons de la gloire de