Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/129

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En nivelant tout pour préparer l’unité future, la révolution n’avait fait que semer partout des germes de divisions effroyables ; cette société réduite en poussière, le premier consul voulut la pétrir et la repétrir de sa main puissante, afin de reconstituer une nation. Immense et glorieux labeur, qui pourrait le nier ? Seulement on commençait à s’apercevoir d’année en année qu’une telle œuvre ne pouvait s’accomplir par le despotisme. L’unité que le despotisme enfante est l’unité sans âme, sans vie, l’unité du silence et de la mort. Voilà pourquoi Napoléon s’irritait si fort contre Chateaubriand. Il voyait dans ses paroles une tentative d’unité par d’autres procédés que les siens. Quand Chateaubriand montre les chevaliers suivant la lumière de notre siècle, quand il appelle une illustre alliance entre l’honneur et la liberté, soyez sûrs que toutes ces images, comme des visions importunes, inquiétaient beaucoup plus César que telle ou telle parole relative aux régicides. C’est à cela qu’il répond par ce cri sorti du fond de son âme : la résurrection de la monarchie est un mystère ! Tacite a parlé quelque part de l’arcanum imperii, dévoilé tout à coup par une circonstance fortuite [1] ; Chateaubriand aussi avait dévoilé ce secret, il avait touché à l’arche d’alliance et provoqué la foudre ! Notez encore ce mot : ceci est de ma politique, et ceux-ci : je sais ce que j’ai à faire, et quand et comment je dois le faire. Chacune de ces paroles est un éclair de feu ; on dirait un voile qui se déchire et des profondeurs qui s’entr’ouvrent.

Napoléon connaissait donc parfaitement le terrible et laborieux problème dont la révolution a saisi le monde : la nécessité d’une réconciliation entre l’ancienne France et la France nouvelle. En politique, en religion, en toutes choses, ce problème est le tourment de notre âge. De quelque côté qu’on se tourne, le sphynx est devant nous. Le génie de Napoléon n’ayant pu en triompher, d’autres lutteurs sont venus. Après le despotisme militaire, on a vu la monarchie constitutionnelle, après la monarchie constitutionnelle la république, après la république la démocratie césarienne. Tous les efforts ont échoué jusqu’ici, et le problème est plus menaçant que jamais, puisque jamais la division des esprits n’a été plus profonde. Faut-il donc se décourager ? renoncerons-nous à chercher le mot de l’énigme ? Non certes, ce serait renoncer à vivre. L’accord que nous poursuivons est la condition même de notre existence. Entre la tradition protectrice et l’innovation conquérante, il faudra bien que l’accord se fasse, car cet accord est nécessaire. De même que dans le domaine des choses religieuses la foi ne saurait détruire la raison, ni la raison détruire la foi, chacune d’elles ayant besoin de

  1. « Evulgatum imperii arcanum posse principem alibi quam Romæ fieri. » Hist., I, 4.