Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/176

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levée. A dater du 7 prairial, son prisonnier passe sous la juridiction du comité de sûreté générale ; ce n’est plus un simple suspect provisoirement détenu, sa conduite incivique est formellement spécifiée. La réquisition fut exécutée le jour même, et le nouvel écrou modifié, inscrit sous le n° 1095. Il y avait deux mois et dix-huit jours qu’André était entré à Saint-Lazare.

C’était là un événement grave dans la vie du prisonnier, un de ces faits précurseurs qui en annoncent d’autres plus graves. Comment et pourquoi cette modification était-elle survenue dans la situation d’André Chénier ? « Le comité de sûreté générale, dit l’arrêté, a été instruit que le nommé André Chénier est détenu sans mandat. » Comment a-t-il été instruit de ce fait ? Qui donc a rompu ce pacte du silence d’où dépendait la vie du prisonnier ? Qui serait-ce, hélas ! sinon M. de Chénier lui-même, à qui ces onze semaines de la réclusion de son fils semblaient intolérables, et qui, après avoir respecté, non sans peine, l’engagement pris avec Marie-Joseph, n’y put tenir plus longtemps ? Il pensa sans doute enlever l’ordre de mise en liberté de son fils soit par l’intervention de quelque membre influent des comités qu’il ferait agir, soit par un coup d’éclat comme un Mémoire qu’il adresserait aux autorités compétentes. Sur ce terrain très obscur encore, on ne peut s’avancer qu’avec une extrême circonspection entre les témoignages souvent contradictoires de M. Becq de Fouquières et de M. Gabriel de Chénier. Nous avons dû nous faire une vérité probable, formée sans parti-pris à ces sources diverses, et dans laquelle des assertions opposées en apparence se concilient sans trop de peine.

Que dès les premiers jours de l’arrestation d’André M. de Chénier le père ait fatigué les comités de ses réclamations et de ses prières et qu’il ait par là éveillé cette attention redoutable sur un nom qu’on devait au contraire lui dérober, le fait est possible, sans être certain ; mais ce qui n’est pas contestable, c’est l’envoi du Mémoire que l’on a retrouvé, adressé, comme il en est fait mention dans le dernier paragraphe, à la commission chargée de l’examen des détentions. C’était évidemment la commission populaire instituée par décret du 23 ventôse an II pour remédier à l’encombrement des prisons, au désordre du parquet ou à la surcharge des tribunaux, chargée spécialement « de faire le recensement de tous les gens suspects » en dépôt dans les maisons d’arrêt de Paris, et de dresser deux listes, l’une contenant les citoyens qui lui paraissent injustement arrêtés et qui, d’après l’avis conforme des comités de salut public et de sûreté générale, seront rendus à la liberté ; l’autre, contenant les détenus qui doivent être, selon elle, envoyés au tribunal révolutionnaire. C’est à cette commission que M. de Chénier le père fit parvenir sa douloureuse requête, sans en donner