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congestion du cerveau produit soit le délire, soit le sommeil. C’est un de ces accès de délire congestif qui a poussé Crocé-Spinelli à jeter tout le lest au moment même où il était temps de descendre. A cette excitation cérébrale a succédé une période de sommeil profond que les médecins appellent coma, puis l’irruption du sang hors des vaisseaux des voies aériennes a déterminé l’asphyxie.

L’année dernière, M. Bert avait pourtant soumis Sivel et Crocé-Spinelli à une épreuve qui semblait décisive en leur faisant faire une « ascension en chambre, » c’est-à-dire en les plaçant sous une cloche pneumatique où l’air peut être raréfié à volonté. A la pression de 300 millimètres, qui correspond à une altitude de 7,500 mètres, Crocé-Spinelli avait les lèvres bleues et l’oreille droite presque noire ; une aspiration d’oxygène fit disparaître ces symptômes inquiétans. Dans une expérience de ce genre faite sur lui-même, M. Bert avait constaté un affaiblissement singulier de ses facultés mentales, affaiblissement qui doit être à coup sûr une cause d’erreur pour les aéronautes qui vont à une grande altitude.

Les changemens de pression sont surtout dangereux lorsque la transition est trop brusque ; il en résulte une rupture d’équilibre dans l’organisme qui peut entraîner les désordres les plus graves. C’est ainsi que les plongeurs et les ouvriers qui ont travaillé dans l’air comprimé à la fondation des piles d’un pont sont atteints de paralysie, lorsqu’ils sont amenés sans transition à l’air libre. M. Bert a vu des animaux brusquement décomprimés succomber sur place. On sait que les attaques d’apoplexie s’observent plus fréquemment les jours où le baromètre baisse ou monte tout à coup. Les soubresauts irréguliers du Zénith ont certainement aggravé la situation des trois aéronautes. Une circonstance à noter, c’est que les deux qui ont succombé avaient mangé avant l’ascension, tandis que M. Tissandier était à jeun. Il est fort possible que la digestion ait rendu plus nuisibles les effets des variations de la pression ; on sait qu’il est dangereux de prendre un bain après un repas.

Le triste résultat de l’expérience du 15 avril montre que c’est trop peu d’emporter une provision d’oxygène, si les moyens de respiration artificielle ne sont pas complètement automatiques. Il faudrait pour ces ascensions se munir d’un appareil analogue au scaphandre, qui permette de respirer en dehors du milieu ambiant. M. Faye, dans une lettre adressée à l’Académie des Sciences, conseille de renoncer définitivement aux ascensions qui dépasseraient 7,000 mètres ; mais déjà de tous côtés des hommes amoureux du péril s’offrent pour recommencer l’aventure.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.