Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/359

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vous ne gèlerez pas, monsieur Weinreb. Combien vous a coûté cette superbe fourrure ?

— Monseigneur, nous avions compté sur les intérêts, impossible d'attendre plus longtemps. Nous le regrettons bien, mais les temps sont durs.

— Très durs, interrompit Valérien, c'est pourquoi je ne puis vous donner ni capital ni intérêts. Vous savez en quel état est ma propriété, tout est grevé d'hypothèques, tout tombe en ruines ; pour vivre, on fait de nouvelles dettes… Qu'exigez-vous ? Dites, vous plaît-il d'aller en justice ?

Les créanciers se récrièrent d'une seule voix : — Grand Dieu, en justice ! y pensez-vous ?…

— Libre à vous de saisir mes meubles...

— Votre seigneurie daigne plaisanter, représenta doucement Sonnenglanz ; qui songe à cela, et à quoi bon ? Seulement nous nous sommes dit entre nous qu'il n'était pas possible d'attendre davantage, d'autant qu'il y avait un moyen de tout arranger...

— Un moyen ?

— De façon que les créanciers fussent satisfaits et que votre seigneurie gardât aussi sa bonne part, ajouta Weinreb en tirant les poils de sa fourrure.

— Par quel miracle ? Vous avez perdu la tête.

— Je pourrais vous citer certain propriétaire qui s'est tiré d'embarras avec l'aide de ses créanciers, grâce à un riche mariage.

— Vous voulez me marier !

— Nous marier, nous ?… répéta le vieux Basile en riant comme son maître, jusqu'à ce que les larmes lui vinssent aux yeux.

— Cela ne vaut-il pas mieux que de saisir les meubles ?

— Mais je n'ai nulle envie de me marier, assura notre don Juan.

— L'envie vous en viendra, dit Abraham Smaragd; un vieux garçon n'est que la moitié d'un homme, l'époux et l'épouse réunis font l'homme complet, et puis vous aurez des enfans, seigneur ; quelle joie, quel orgueil! vous revivrez dans chacun d'eux. Figurez-vous la petite seigneurie vous tendant pour la première fois ses bras mignons hors du berceau, et quand il dira : Papa ! oui. quand il dira papa, ce sont là des choses qui ne s'expriment pas ! Moi, je ne suis qu'un pauvre Juif, mais pour qui aurais-je travaillé, marchandé, spéculé, couru de ci de là du matin au soir, si ce n'eût été pour mes petits ?

— Et peut-être nous réservez-vous déjà une fiancée ? demanda Basile brossant toujours l'habit de son maître.

— Avec votre permission, oui, monsieur Basile.

— Qui donc ? demanda Valérien, je suis curieux de le savoir.