Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/358

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avec un châle rouge noué autour de sa lévite de soie garnie de martre, une barbe splendide, de beaux traits réguliers et ces yeux en amande qui donnent une langueur si pénétrante, presque féminine, aux physionomies orientales. Les nouveau-venus restèrent en soupirant, comme le premier, sur la porte, qui s'ouvrit derechef, toute grande cette fois, mais trop étroite encore pour l'embonpoint d'un individu rond et rouge comme une pomme, le caftan bridé sur un ventre rebondi, la nuque débordante sous de rares cheveux roux, les paupières et les joues bouffies à éclater. Ce dernier Juif ferma enfin la porte, se rangea auprès des autres, et tous, sans prononcer un mot, soupirèrent en chœur, les mains jointes.

M. Kochanski les laissa faire quelque temps, puis il posa son journal sur la table, ralluma sa pipe, et, enveloppant le groupe d'un regard indéfinissable, demanda : — Qu'est-ce que vous voulez ?

— Vous souhaiter le bonjour, s'écria l'efflanqué qu'on appelait le Cracovien.

— Que Dieu bénisse votre seigneurie, reprit le second Juif.

— Nous venons nous informer de sa santé, ajouta le jeune élégant.

— À quoi bon ces discours, coquins ? interrompit Basile, vous voulez tout bonnement de l'argent.

— Qui n'en voudrait ? murmura le bellâtre caressant sa pelisse.

— Monsieur Basile a sans doute mal dormi ? zézaya Sonnenglanz, l'usurier obèse.

— Enfin que voulez-vous ? répéta Yalérien.

— Ce que nous voulons ? Comment oserions-nous vouloir ? Non, nous demandons humblement…

— Quoi ? je n'ai pas d'argent.

Les Juifs soupirèrent plus profondénient que jamais.

— Si vous ne pouvez nous donner le capital…

— Le capital ?… — Et Valérien éclata de rire. — Disposer d'un capital quelconque, moi ?… Pour qui diable me prenez-vous ?

— Nous vous prenons, seigneur, pour un honnête homme, affirma la trogne en pomme de terre, aussi vrai que je m'appelle Abraham Smaragd.

— Je l'espère, répliqua Valérien.

— Si votre seigneurie daignait nous payer seulement les intérêts… insinua le plus jeune des usuriers.

— Les intérêts, mon cher Weinreb , ricana le vieux serviteur, vous recevrez plutôt le capital !

— Nous n'avons donc, hélas ! qu'à mourir de faim !

— Oui, de faim, continua Basile toujours railleur en soulevant le pan de sa pelisse, car, pour ce qui est du froid, je suis bien sûr que