Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/380

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Hélène interrompit son père en frappant du pied, se boucha les oreilles avec indignation et prit la fuite. Ses parens continuèrent à se disputer dans le salon, puis dans leur chambre à coucher. Ils étaient au lit que les noms d'Aloys et de Valérien, les épithètes d'hypocrite, de débauché, de valet du clergé, de dissipateur et d'imbécile, s'entre-croisaient encore comme autant de bombes.

Pendant ce temps, Hélène achevait ses préparatifs. Un peu avant minuit, elle endossa une grande pelisse et chaussa des bottes fourrées comme en portent les paysannes polonaises, elle prit de l'argent et ses bijoux, laissa sur la table une lettre adressée à ses parens, jeta un regard humide sur le sanctuaire où elle avait rêvé ses rêves d'enfant et où avait grandi cet amour qui l'exilait maintenant de la maison paternelle, puis éteignit la lampe, se glissa dans le corridor et gagna l'escalier. Elle avait le cœur serré, mais résolu. Un chien aboya, elle le fit taire par des caresses; le grincement d'une porte… Hélène était dehors. Sans regarder autour d'elle, indifférente aux intempéries de cette nuit d'hiver, elle marcha précipitamment vers la lumière qui, sur la lisière de la forêt, lui montrait le but de sa course, le but de sa vie.

Valérien était arrivé longtemps avant elle au lieu du rendez-vous, n y trouva toutes choses comme il les avait ordonnées ; sous ses fourrures de zibeline, il avait l'air d'un voyvode de la vieille république. Le beau ravisseur renvoya Weinreb, attacha les chevaux à la grille de la chapelle et s'assit sur les marches, au pied d'une croix.

Au coup de minuit, une ombre noire avançant d'un pas élégant et hardi se dessina sur la neige. Valérien courut à sa rencontre, et un long embrassement les réunit. — Me voici, murmura Hélène ; prends-moi, prends-moi pour toujours. — Le jeune homme la souleva de ses bras robustes et la mit en selle. — Tout est bien comme je l'imaginais, dit Hélène en extase, la chapelle, le cheval blanc…

Valérien avait enfourché son cheval noir; tous deux partirent à fond de train, la neige volait autour d'eux, et dans le ciel blanc voguait la pleine lune, éclairant à travers un brouillard argenté cette scène romantique.

Après deux heures d'une course effrénée, les fugitifs s'arrêtèrent devant un groupe de bâtimens que précédait une grande grille, des chiens hurlèrent ; Valérien tira un coup de pistolet qui retentit dans le silence et fit tressaillir Hélène. Bientôt on entendit des pas étouffés par la neige, et un vieillard vêtu de peaux de mouton vint ouvrir, une lanterne à la main. Il ne prononça pas un mot ; Valérien, lui aussi, semblait muet. — Où sommes-nous ? demanda