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d’exercices, et il eût été superflu assurément d’ajouter à de sérieuses et difficiles contemplations ces fugitives inanités.

Il se peut que Cicéron et Diodore aient été trompés par les pythagoriciens eux-mêmes, qui à la longue ne comprirent plus la doctrine du maître. Il faut se rappeler que dans leur école on n’écrivait pas, qu’il était même interdit d’écrire, comme il était défendu de révéler la doctrine. Il fallait être initié, et ceux du dehors ne pouvaient guère être instruits des préceptes que par des indiscrétions qui n’étaient pas toujours intelligentes et complètes. De plus, si l’enseignement oral a ses avantages, il a aussi ses inévitables défaillances. Sans doute il est plus touchant, il peut être plus vivant et plus enthousiaste, si le maître a gardé le feu sacré de l’école ; mais, si celui-ci est tiède ou faible, la doctrine languit, l’esprit se perd et risque de s’évaporer dans une perpétuelle transmission. La paresse ou l’ignorance d’un seul peut gâter à jamais l’enseignement ; une interprétation fausse à les conséquences les plus lointaines. Il est surtout à craindre que les vérités les plus précieuses ne deviennent d’inertes maximes d’où s’est retirée la vie, et que la grâce morale enfermée et pressée dans une formule ne soit comme la fleur de l’herbier, qui garde encore sa fibre extérieure sans suc et sans vertu. Que de fois cela n’est-il pas arrivé dans les doctrines ou religieuses ou profanes ! Cet accident devait être assez fréquent dans l’école pythagoricienne, à la fois savante et mystique, dont les prescriptions risquaient dans la suite des temps d’être religieusement répétées sans être comprises. Épictète, citant les vers dont nous nous occupons et recommandant de les mettre en pratique, fait la remarque que des ignorans, des pythagoriciens sans doute, récitaient ce précepte à haute voix, comme on débite le Pœan Apollon [1]. Bien des philosophes de cette école devaient ressembler à ce pythagoricien, le maître d’Apollonius de Tyane, à un certain Euxène, qui, selon Philostrate, « savait quelques sentences de Pythagore, comme les oiseaux savent quelques mots qu’ils ont appris, car il y a des oiseaux qui disent : Bonjour ! sois heureux ! Dieu te garde ! mais ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne souhaitent aucun bien aux hommes, ne pouvant que remuer la langue d’une certaine manière [2]. » Ce témoignage finement satirique de Philostrate nous permet de penser que cet Euxène n’était pas seul de son espèce, et qu’il y avait par le monde bon nombre de ces légers rediseurs, plus ou moins bien appris, qui n’avaient plus de la doctrine que le caquet.

Il est difficile et il importe peu d’ailleurs de décider si ce sont

  1. Entretiens, l. III, ch. 10.
  2. Vie d’Apollonius, l. Ier, ch. 7.