Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/392

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et ordinaire, et on comprend dès lors que des historiens de la philosophie, en rencontrant pour la première fois un précepte aussi nouveau que celui de Pythagore, n’en aient pas même soupçonné le sens et la portée, et que, sans y plus penser, ils l’aient assimilé à ce qu’ils voyaient faire autour d’eux, à un exercice de mémoire en usage dans les écoles ou à un acte de prudence familier dans l’économie domestique.

Si on veut être tout à fait équitable pour les anciens, il faut convenir que le texte des Vers d’or pouvait prêter à l’illusion. Qu’on se figure en présence de ce texte un homme étranger à la coutume pythagoricienne et le lisant pour la première fois, on comprendra comment il a pu commettre sa méprise, car les mots qui composent le précepte, bien qu’ils soient pour nous d’une parfaite clarté, se plient à une interprétation légère [1]. Ainsi les mots : En quoi ai-je transgressé (la loi) ? peuvent se traduire littéralement : Par où ai-je passé en me promenant ? — Qu’ai-je fait ? peut s’appliquer non-seulement à des fautes, mais aux choses les plus indifférentes ; — qu’ai-je omis de ce que je devais faire ? peut être pris dans le sens d’une occasion manquée aussi bien que dans le sens d’un devoir non rempli. Le vers sur le repentir et la joie morale pouvait exprimer un vulgaire regret ou un banal contentement pour une démarche plus ou moins utile ; mais comme dès lors le précepte ne valait guère la peine d’être donné, comme il semblait un peu bizarre que Pythagore y eût insisté au point de recommander un pareil examen deux ou trois fois par jour, il a bien fallu prêter à un si grand philosophe une intention raisonnable et précise, et l’on a conclu que ces futiles questions intérieures cachaient un précepte ingénieux sur l’art de fortifier la mémoire.

Cette puérile erreur commise d’abord, à ce qu’il semble, par d’illustres disciples d’Aristote, répétée par de célèbres platoniciens, devenue à la longue assez commune dans l’antiquité, a dû faire fortune dans les temps modernes parmi les traducteurs, les commentateurs, les historiens de la philosophie, qui, sans y regarder de près, se sont naturellement laissé égarer à la suite de ces antiques et respectables autorités. Dans la science, il en est de la succession des témoignages comme d’un convoi sur une grande route ; quand l’attelage qui est en tête se détourne du bon chemin, tout le reste se détourne à la file. Déjà au ive siècle le poète latin Ausone, trompé par la fausse interprétation des Grecs et substituant à l’examen de conscience je ne sais quel exercice qui n’a plus un caractère moral, traduit ainsi le précepte :

Qua prætergressus ? quid gestum in tempore ? quid non ?
  1. Πᾗ παρέϐην ; τί δ’ ἔρεξα ; τί μοι δέον οὐϰ ἐτελέσθη ;