Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/391

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voltige de main en main comme le flambeau des jeux antiques, il peut arriver qu’elle s’éteigne en chemin tout en poursuivant sa course. C’est ainsi que les anciens se sont transmis le lumineux précepte sans s’apercevoir que dès la seconde main le flambeau n’était plus allumé.

Quel que soit le premier auteur de cette erreur si légèrement transmise, encore faut-il se demander comment elle a pu être commise, ne fût-ce qu’une fois, et comment elle a pu être répétée si souvent par des écrivains qui connaissaient le texte si clair des Vers d’or, qui y font allusion et vont jusqu’à le citer. Ici il faut se rappeler que les anciens, au temps où il y avait encore une certaine activité politique, où la morale réglait surtout les devoirs du citoyen, n’étaient point faits pour comprendre une prescription qui recommandait une si exacte surveillance de soi-même. Sans doute ils faisaient honneur sans cesse à la fameuse inscription de Delphes : « connais-toi toi-même ; » ils l’attribuaient à un dieu, tant le précepte leur paraissait sublime, mais ils l’entendaient dans un sens général, scientifique, ils y voyaient un encouragement à l’étude de l’homme opposée à l’étude de la nature. Il ne pouvait venir à la pensée de ces citoyens actifs qu’une école de philosophie eût imaginé une pratique où l’on devait descendre tous les soirs en soi-même, considérer une à une toutes ses actions, les juger avec scrupule, en jouir, en souffrir, selon qu’elles étaient bonnes ou mauvaises, plus ou moins conformes à la loi morale de la doctrine. Ces sortes de délicatesses intérieures, qui nous paraissent très simples à nous qui les connaissons, pouvaient n’être pas devinées même par des esprits pénétrans qui n’en avaient jamais entendu parler. Ils étaient ainsi naturellement amenés, en présence d’un texte pour eux un peu bizarre, à rapprocher la coutume pythagoricienne d’une coutume qui leur était déjà familière, à prendre le recueillement d’une âme qui se juge pour l’attention d’un disciple qui s’exerce l’esprit. Ne voyons-nous pas autour de nous de pareilles illusions ? Chacun rapporte une chose qu’il ne connaît pas à une chose qu’il connaît. Le paysan qui ne voit guère écrire que chez les officiers publics, s’il entre par hasard chez un homme de lettres en train de composer un livre, s’imagine que celui-ci fait un acte notarié ou apure des comptes. Qu’on me permette un souvenir personnel. Un jour que dans les montagnes je lisais un roman sur le bord d’un sentier, les naïves femmes qui passaient ne manquaient pas de me dire : « Vous priez donc toujours ? » Pour elles, un livre ne pouvait être qu’un livre de prières. Si, par une pieuse prévention, on voit dans une occupation profane un acte de piété, il peut arriver aussi qu’on voie dans une coutume pieuse un acte profane