Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/395

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C’est dans un traité de Sénèque qu’on le voit tout à coup paraître, et nous savons par l’auteur lui-même à qui il en est redevable. Il le doit à son maître Sextius, un de ces pythagoriciens nouveaux qui, pour donner à leur doctrine une force romaine, étaient devenus à leur insu, sans le vouloir, et bien qu’ils s’en défendissent, des sages stoïques. On surprend ainsi sur le fait le passage de la prescription pythagoricienne dans la doctrine de Zénon. Pour Sénèque, le précepte est nouveau, et, tout en le célébrant avec une grâce précise, il laisse voir cependant que cette nouveauté salutaire n’est pas encore bien répandue, du moins dans son école. Bien que le tableau que Sénèque a tracé de l’examen de conscience soit fort connu, il faut ici le remettre sous les yeux pour montrer comment sous le despotisme accablant de l’empire on se plaisait à se réfugier en soi-même, à se surveiller, à s’assurer en silence des vertus intérieures, puisque la carrière était fermée aux vertus civiques.

« Nous devons tous les jours appeler notre âme à rendre ses comptes. Ainsi faisait Sextius. La journée terminée, avant de se livrer au repos de la nuit, il interrogeait, son âme : « de quel défaut t’es-tu aujourd’hui guérie ? quelle passion as-tu combattue ? En quoi es-tu devenu meilleur ? .. Quoi de plus beau que cette habitude de repasser ainsi toute sa journée ! Quel sommeil que celui qui succède à cette revue de soi-même ! Qu’il est calme, profond et libre, lorsque l’âme a reçu ce qui lui revient d’éloge ou de blâme, et que, soumise à sa propre surveillance, à sa propre censure, elle informe secrètement contre elle-même ! Ainsi fais-je, et, remplissant envers moi les fonctions de juge, je me cite à mon tribunal. Quand on a emporté la lumière de ma chambre, que ma femme, par égard pour ma coutume, a fait silence, je commence une enquête sur toute ma journée, je reviens sur toutes mes actions et mes paroles. Je ne me dissimule rien, je ne me passe rien. Eh ! pourquoi craindrais-je d’envisager une seule de mes fautes, quand je puis me dire : Prends garde de recommencer, pour aujourd’hui je te pardonne [1]. » Dans cette charmante confidence, on voit que Sénèque avait reçu directement cette coutume d’un maître pythagoricien, et la complaisance qu’il met à décrire dans le détail l’examen de conscience semble prouver que cet exercice n’était pas encore bien connu, que c’était une occupation d’élite à la portée seulement des philosophes et des sages les plus scrupuleux ; mais cet usage, rare d’abord, va se répandre et devenir assez commun parmi les simples amateurs de la philosophie.

En effet, un demi-siècle après Sénèque, un autre stoïcien, le sage pratique par excellence, Épictète, dans ses Entretiens,

  1. De ira, l. III, ch. XXXVI.