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que l’examen chrétien peut produire quelquefois des angoisses morales que les anciens ne pouvaient pas même soupçonner ?

Il suffît en effet de parcourir l’histoire ecclésiastique et la biographie des saints pour s’assurer que l’examen est devenu souvent un exercice tragique. On y voit des hommes d’une conscience si délicate et si douloureuse, qu’on ne sait s’il faut les admirer ou les plaindre, que le sentiment de leurs fautes les plus légères retient nuit et jour dans les larmes, — quelques-uns qui, se rappelant tous leurs péchés déjà effacés par le repentir et l’absolution, se sentent tout à coup accablés par le souvenir de leurs crimes accumulés, — d’autres, songeant par hasard à quelque circonstance qu’ils ont oubliée dans leur aveu, se regardent comme des coupables qui ont usurpé et frauduleusement surpris leur pardon. Il en est que ni prières, ni veilles, ni jeûnes, ni flagellations ne peuvent apaiser, qui répandent leur honte et leur douleur en soupirs, en cris de désespoir, qui se refusent même aux consolations de ceux qui ont le droit divin de les absoudre, infortunés volontaires qui gémissent sous une pointe autrefois inconnue, qu’on a depuis appelée le scrupule [1]. Entendu dans le sens religieux, le scrupule est un fait psychologique tout nouveau, une véritable maladie de l’âme qui, selon les temps, a exercé plus ou moins de ravages, qui résiste à tous les remèdes humains et divins, que les plus célèbres directeurs du XVIIe siècle ont en vain essayé de combattre, et dont l’obscure et fuyante malignité, comme on le voit dans les Lettres spirituelles, échappait même aux prises d’un Bossuet ou d’un Fénelon, ou renaissait sous leurs plus impérieuses objurgations.

Si l’examen de conscience a eu ses tragédies et ses terreurs condamnées sévèrement par la haute raison des plus grands docteurs de l’église, il a recouru aussi à des pratiques d’une naïveté qui paraîtrait plaisante, si les désirs, quels qu’ils soient, de perfection morale pouvaient faire sourire. Tels sont certains usages peu connus qui, dans les premiers siècles du christianisme, se sont introduits parmi les hommes voués à la vie solitaire ou réunis dans les cloîtres. C’est là qu’on poussa jusqu’à l’extrême la pratique du précepte pythagoricien. Saint Jean, surnommé Climaque, raconte qu’il fut fort étonné un jour que, visitant un monastère, il vit que le prieur portait attaché à son flanc et flottant au bout d’une courroie un objet dont l’usage lui était inconnu. Il apprit que c’était une tablette sur laquelle le prieur inscrivait ses fautes à mesure qu’il les commettait, et que tous les frères avaient un pareil instrument

  1. Il y avait bien chez les païens certains scrupules, mais d’une tout autre nature et qui ne portaient jamais que sur un manquement dans les pratiques extérieures de la religion. Voyez le curieux portrait fait par Plutarque dans son traité de la Superstition, ch. VII.