Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/402

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L’Américain, sans se livrer à la contemplation méditative d’un pythagoricien, sans avoir même la pieuse inquiétude d’un chrétien, plus sensible à l’utilité qu’à la perfection, tint registre de son âme comme fait un commerçant de ses affaires. Par cela qu’il était plus ennemi de la folie qu’épris de la sagesse, il acquit à la longue des vertus au moyen de petites économies de vices, et avec cette prudence peu ambitieuse il s’enrichit moralement, comme un pauvre se fait un pécule en retranchant sur ses fantaisies et en laissant tomber tous les soirs une pièce de monnaie dans sa tirelire.

Au vieux précepte de Pythagore était réservé un honneur plus surprenant. L’an V de la république française, la secte des théophilanthropes, voulant établir une religion à peu près sans cérémonies et sans pratiques, n’imposa guère d’autre devoir à ses adeptes que l’examen de conscience. On sait que ce nouveau culte ne manqua pas de dévots à Paris et en province, qu’il se célébrait dans les églises alors vacantes, notamment à Saint-Sulpice, appelé le temple de la Victoire, et se célébrait non sans appareil. Les autels étaient ornés de fleurs et des fruits de la saison, on chantait à l’unisson des hymnes, les psaumes classiques de Jean-Baptiste Rousseau. Le ministre du culte ou plutôt l’orateur, tout ennemi qu’il fût des ornemens sacerdotaux, se prêtait à revêtir un costume particulier, l’ancienne robe des docteurs, dont on avait seulement changé la couleur noire et triste pour ne pas affliger les yeux par un sombre aspect et pour donner à la morale un air plus séduisant. Ainsi que l’a écrit un fervent adepte, « ce costume est simple et grave, mais, offrant l’heureux mélange du blanc, du rose et du bleu, il repose l’œil plus agréablement et annonce un moraliste aimable. » Ce prédicateur si délicieusement tricolore ne recommandait aux fidèles que deux pratiques également pythagoriciennes, le matin une invocation à la Divinité, d’une prolixité, il est vrai, peu pythagorique, puisque la formule, la même pour tous, renfermait une trentaine de lignes, et le soir un examen de conscience où l’on devait, comme il était dit dans ce nouvel Évangile, « mettre ses vices à la question. » Cet examen était la principale pièce de cette religion peu compliquée et le plus important article de ce fort simple rituel. Ainsi, par une bizarre fortune, le précepte des Vers d’or, mal compris pendant des siècles, puis recueilli par les plus grandes doctrines philosophiques, enfin jugé digne de devenir chrétien, parut encore la dernière ressource des candides novateurs, et, dans la ruine universelle des cultes, fut regardé comme l’unique et solide soutien de la morale publique et privée.

Nous avons jugé utile de faire toute l’histoire de ce précepte parce qu’il est beau en lui-même, parce qu’il a été défiguré, et pour