Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/415

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n’avait jamais un sou vaillant. C’est que Damien, comme beaucoup d’autres hommes, avait commis la sottise de se marier avec une jeune fille fort gentille, fort gracieuse et fort amie de la toilette, une coquette en un mot, une coquette d’instinct.

Carmela, diminutif amoureux de Carmen, Carmelita, comme il l’appelait lui-même, était une jouvencelle de ce pays, qui ne savait pas lire et n’en sentait pas le besoin, mais qui aurait pu tenter saint Antoine en personne, si le pieux anachorète n’eût été secouru de la grâce de Dieu. C’est vous dire qu’elle avait pour elle toute la grâce du diable.

Elle était blonde, comme il arrive toujours en pareil cas, petite de corps, rondelette, et avec cela plus svelte qu’un jonc et souple comme l’osier. De la ceinture en haut, c’était merveille ! Quelle taille, quelles épaules, quelle gorge ! Et quelle tournure, quelle démarche, quel tour de tête ! Blanche comme la neige, colorée comme un soir de mai, saine comme l’air de ces hauteurs, amoureuse comme une tourterelle en cage, avec un sourire, un regard, des mains, des bras potelés, et une robe, et une petite jupe, et des chevilles mignonnes à faire rêver du paradis !

Ah ! Carmen, Carmela, Carmelita ! que devait faire le pauvre Damien, sinon t’adorer et te cacher tout au haut d’un rocher, là où tu étais défendue du monde par un vrai château féodal, où personne ne pouvait te rendre visite le jour sans que tout le hameau s’en aperçût, et toute la vallée et tous les alentours, ni rôder la nuit autour de ta cabane, sauf à distance et de 1,500 pieds plus bas !

Mais, comme les jeunesses d’un pareil mérite s’aiment elles-mêmes quand elles n’ont pas qui les aime (et tout aussi bien quand elles ont quelqu’un), il arriva que Carmen, quoiqu’elle vécût toute seule et sans être vue de personne que de son mari, dépensait le prix de toutes les anguilles de l’Èbre en tabliers, basquines, bagues, boucles d’oreilles et autres colifichets. Une vraie petite-maîtresse de la tête aux pieds !

Pénétrée peut-être de sa haute mission dans le monde, Carmela se parait tous les jours comme pour aller au bal, et s’asseyait à la porte de sa chaumière. C’est là que la voyaient les moineaux, les fleurs du jardin et les cieux… sans plus ; mais elle attendait tranquille l’heure de sa destinée. Le château, unique voisin de la cabane, se trouvait complètement désert, — nous nous rapportons à l’état des choses antérieur au retour de don Jaime de Mequinenza, — et de la vallée on ne distinguait la femme du pêcheur que comme une grosse fleur aux couleurs éclatantes suspendue sur la pente de l’abîme. C’est donc par la route de l’air que devait arriver l’amant que Carmelita attendait en grande toilette, à supposer que